David Simard, Documentariste David Simard, Documentariste
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Location d’équipements vidéo à Montréal

« Float like a butterfly,
sting like a bee. »

Mohamed Ali
05|10|2021 Écrit par
David Simard

Poursuivant sans cesse ma quête de légèreté dans le cinéma, je me suis procuré les derniers outils à la mode, dont Sony FX6, A7s III, DJI RS2, Tilta Float, Advanced Ring, Hydra Alien, lentilles Sigma Art E-Mount, etc. Tout cela est en location, et plus encore.

https://www.davidsimard.com/location/

Malgré la petitesse de la nouvelle gamme de caméras Sony, mes FX6 et A7s III produisent de meilleures images à des fréquences d’enregistrement supérieures, Le codec H265 réduit même la taille des fichiers. De plus, ces caméras sont capables de stabilisation numérique ou mécanique se doublant à celle des gimbals.

Parlant de gimbal, le nouveau gimbal de DJI, le RS2, ne fait aucun compromis bien qu’il soit radicalement plus léger que le Ronin 2. Avec le Advanced Ring de Tilta, il remplace complètement le Ronin 2. Le Hydra Alien de Tilta permet quant à lui d’installer votre RS2 sur vos véhicules dans n’importe quelle position grâce à son système de succion triangulaire.

Pour vos plus gros tournages, le Ronin 2 et le Tilta Arm restent disponibles.

Vous n’êtes pas sans savoir que l’autofocus est voué à un brillant avenir. C’est pourquoi je me suis procuré deux lentilles Sigma E-Mount, et bientôt une troisième, toutes adaptées aux nouvelles caméras Sony dont l’autofocus est excellent.

J’ai aussi acquis un autre système de stabilisation des plus avant-gardistes. Le Tilta Float, petit frère illégitime de la Arri Trinity, marie à merveille la technologie Steadycam à celle du gimbal. Dites adieu au look saccagé des gimbals!

Mais pour avoir le meilleur de ces nouvelles configurations, un opérateur vous sera nécessaire, avec ses accessoires et son expérience, et prévoyez en conséquence un budget plus élevé.

Je peux désormais vous le promettre : votre dos ne souffrira plus.

Les protagonistes de Vieillir ensemble

« J'entr'ouvre mon coeur au printemps qu'il fait.
Le soleil d'avril entre à pleine porte.
La lumière apaise, elle réconforte,
Comme une musique au rythme parfait. »

Albert Lozeau
Avril, 1907
12|05|2020 Écrit par
David Simard

Les tournages de Vieillir ensemble ont commencé à bon rythme. Ils continueront chaque jour.

La vie du documentariste comporte bien des satisfactions. La possibilité de faire connaissance avec des personnes que rien n’aurait autrement lié à nous en est une. Chaque séance est un don, et cela me touche beaucoup.

Tout a commencé avec madame Jocelyne Toupin accompagnée de son amoureux, monsieur Jean-Guy Rodrigue, un couple presque octogénaire, mais flamboyant de jeunesse, qui s’inquiète de la suite du monde… sans câlin. Logés dans une coopérative d’habitation dans Centre-Sud, ils font l’éloge de la solidarité et des valeurs humanistes qui selon eux n’ont jamais disparues.

 

Puis il y a eu Ronald Groulx, fragilisé par son cœur malade mais inquiet davantage pour sa mère en CHSLD, un de ceux où il y a éclosion. Ronald souffre de ne pas pouvoir visiter son héroïne qui fêtera sans les siens son centième anniversaire la semaine prochaine.

Madame Toupin et monsieur Rodrigue m’ont par ailleurs dicté la conclusion logique de mon projet : un party avec tous les participants et participantes. Avec plaisir, leur ai-je répondu. Certains s’éteindront peut-être d’ici-là. Nous dédierons la fête en leur honneur… et à tous ces morts trop souvent anonymes et faussement sans histoire.

J’ai toujours besoin de votre concours pour trouver d’autres personnes âgées, qu’on se le tienne pour dit.

Terry Kennedy est un enseignant à la retraite âgé de 72 ans confiné avec sa femme dans sa belle maison toujours ensoleillée qui fait face à la plage Ferguson à Sept-Îles. Dans sa relative solitude, il se conforte en pensant à tous ces jeunes à qui il a eu la chance d’enseigner et dont il garde un souvenir impérissable.

Monsieur Kennedy n’a pas attendu la crise pour avoir un grand coeur. Il donnait bien avant le confinement des spectacles dans les résidences de personnes âgées, à ceux qu’il appelle tendrement “ses ptits vieux”.

Tout en dénonçant les coupures répétées dans les services publics dont sont responsables les gouvernements, il a espoir que cette crise se révèle être un catalyseur de conscience : selon lui, ce monde qui carbure au profit court à sa perte.

« En dépit des difficultés, me disait-il, j’ai appris une chose dans la vie. Peu importe ce qui arrive, je vais être debout. Ça, ils ne me l’enlèveront jamais. Peu importe ce qui arrive, je vais giguer. Sinon ma vie ne veut plus rien dire. »

En guise de conclusion, monsieur Kennedy m’a interprété à la ruine-babine Quand les hommes vivront d’amour.

Madame Leblanc Côté sait parfaitement ce qu’est une infection : elle a passé toute sa vie dans les hôpitaux. Cette ancienne infirmière du réseau de la santé aujourd’hui âgée de 73 ans n’est pas du tout surprise de la situation qui prévaut dans les CHSLD. Et elle ne mâche pas ses mots contre la bureaucratie des CIUSSS qu’elle juge lourde et sourde.

La crise empêche parfois madame Leblanc Côté de dormir la nuit. Mais même si elle souffre de la solitude, même si elle s’ennuie de ne pas voir et toucher à ses petits enfants, elle va respecter à la lettre les consignes. Elle invite d’ailleurs tous ceux et celles qui en ont les moyens d’en faire autant. Ce qui l’inquiète le plus, cependant, ce sont les messages confus et parfois contradictoires du gouvernement dans les dernières semaines. L’improvisation dont il fait preuve indique selon elle les intérêts qui sont en jeu : la priorité est en train de basculer du sanitaire à l’économique.

Du même avis, monsieur St-Pierre ne sort pratiquement plus de chez lui. Ce militant notoire de 66 ans qui a fondé jadis le Comité des sans emploi compte désormais sur ses camarades pour l’approvisionner. Ses vivres transitent par une petite fenêtre donnant sur la cour arrière de sa coopérative d’habitation. Cette fenêtre, elle est devenue son lien avec le monde extérieur, l’espoir d’une évasion prochaine, une fois libéré du virus. Il y discute avec ses bons samaritains de politique et boit à l’occasion avec eux un verre de vin bien mérité. Le jour, seul dans son appartement, il contemple par cette fenêtre le monde extérieur d’où parfois jaillissent jusqu’à ses oreilles des rires d’enfants.

Le philosophe sans diplôme réfléchit ces jours-ci au phénomène du confinement. Il m’a rappelé entre autres choses l’expérience des marins œuvrant dans les sous-marins nucléaires. On trouvait à leur bord des chambres de lumination où les militaires pouvaient prendre des bains de lumière artificiel, parce qu’autrement, disait-il, la folie s’emparait d’eux. Il conclut que l’une des thérapies au confinement, c’est de se dé-confiner… un peu. Pour monsieur St-Pierre, il s’agit de faire à l’aube le tour de son petit quadrilatère dans un parfait silence alors que le temps est suspendu.

Il m’apprenna aussi l’existence du poète québécois Albert Lozeau, paralysé dès le jeune âge des suites d’une tuberculose qui attaqua sa moelle épinière. Pour lui, Albert Lozeau est le vrai poète du confinement. Toute sa vie, il a écrit des vers à partir de ce qu’il observait de sa fenêtre, une fenêtre qui était sa seule liberté, sa seule inspiration.

Effets de neige et de givre

Ma vitre, ce matin, est tout en feuilles blanches, En fleurs de givre, en fruits de frimas fins, en branches D’argent, sur qui les frissons blancs se sont glacés. Des arbres de vermeil l’un à l’autre enlacés, Immobiles, ont l’air d’attendre qu’un vent passe Tranquille mol et blanc. Calme petit espace Où tout a le repos profond de l’eau qui dort, Parce que cela gît insensible et mort. Vision qui fondra dès la première flamme, Comme le rêve pur des jeunes ans de l’âme; Espoirs, illusions qu’on regrette tout bas: Sur la vitre du cœur, frêles fleurs de frimas…

L’Âme solitaire, 1907

Madame Boucher est une femme d’une vivacité exceptionnelle. Âgée de 68 ans, elle n’a jamais eu peur de dire son âge. Cette mère monoparentale de trois enfants a su toute sa vie combiner famille, travail et vie artistique, le tout dans une relative harmonie. Il y a un an, elle assistait au dernier souffle de sa mère, partie en paix rejoindre les siens.

Son expérience du confinement est pour le moins sereine. Des peurs surgissent de temps à autre, mais ça ne dure jamais longtemps. Elle regarde la suite des événements comme une pièce de théâtre : tout le monde a son rôle à jouer. Et tout le monde le joue, son rôle, se rassure-t-elle.

Pour sa part, son rôle n’est pas si différent qu’à l’ordinaire. Elle poursuit les activités artistiques qui donnent sens à sa vie. Sur la photographie ci-bas, madame Boucher me présente ses boules de jonglerie, une activité qu’elle pratique tous les jours malgré une opération récente au poignet. Madame Boucher aime aussi grappiller dans les parcs les plus belles branches sur son chemin pour ensuite confectionner des bâtons de parole, un bâton que je lui ai bien sûr laissé entre les mains pendant toute l’entrevue. Elle ne s’ennuie pas, et c’est là peut-être le meilleur remède contre le vieillissement.

Madame Boucher est la seule personne que j’ai interviewée à ne pas avoir pleinement confiance en la médecine. Bien que reconnaissante du travail acharné qu’exécutent les professionnelles de cette période difficile, elle dit que nous sommes de plus en plus dépendants de nos pharmacies et de la médecine, négligeant du coup ce qui compte vraiment, à savoir la prévention, l’exercice physique, l’alimentation et, plus profondément encore, une quête spirituelle.

L’ancienne préposée aux bénéficiaires a d’ailleurs pu constater d’elle-même comment il est devenu impossible en raison de la surcharge de travail de prendre de prendre soin des malades que l’on traite sans grandeur d’âme. Il faut retrouver le temps de parler à nos alter egos et cela, avant de prétendre les traiter. De là l’importance, je dirais, du bâton de parole qu’il s’agit d’apprendre à partager.

Vieillir ensemble

« Mon art de maïeutique a les mêmes attributions générales que celui des sages-femmes. La différence est qu’il délivre les hommes et non les femmes et que c’est les âmes qu’il surveille en leur travail d’enfantement, non point les corps »

Socrate dans le Théétète
06|05|2020 Écrit par
David Simard

Vieillir ensemble,
un projet documentaire sur les aînés en temps de pandémie

Je m’appelle David Simard. Comme bien du monde, je cherche une manière de me rendre utile pour combattre la pandémie. J’ai d’abord voulu aller travailler en cuisine en CHSLD, un emploi que j’ai occupé pendant 5 ans, mais il semble que les besoins ne soient pas là. J’ai donc réfléchi à une autre manière de contribuer, mais en misant sur ce que je fais le mieux, du documentaire. Laissez-moi avant tout autre chose vous présenter mon angle.

La crise a laissé peu de place aux plus vulnérables de la société. Les personnes âgées, les malades chroniques, les précaires et les personnes vivants avec des limitations, absentes pour la plupart de la vie active et des réseaux sociaux, sont pour ainsi dire réduits au silence. Or, c’est en leur nom et pour leur bien-être que le gouvernement et toute la population ont mis sur pause la vie normale. En ces temps de pandémie, je souhaite donc mener des interviews par téléconférence avec des personnes parmi les plus vulnérables de la société. Il est urgent pour moi d’entendre ceux et celles pour qui nous nous battons aujourd’hui, afin de mieux aiguiller nos actions, mais aussi, afin de donner voix à ces personnes dont tout le monde s’improvise aujourd’hui les portes paroles. Dans un premier temps, je me propose d’approcher la catégorie des personnes âgées. Mon intention n’est pas de rajouter au capharnaüm ambiant, mais de libérer la parole de ceux et celles qui sont menacés par le virus. Que vivent nos aînés? Que veulent-ils? Et, par delà le covid, quelles sont leurs dernières volontés? Telles sont les questions fondamentales que je compte leur poser.

Au moment où j’écris ces lignes, près de deux milliards de personnes font l’expérience du confinement. Les paysages de monde paralysé et de temps suspendu auxquels nous sommes désormais habitués sont encore pour nous des paysages. Mais imaginons un instant la vie sans aucun paysage, dans une chambre seul, sans famille ni ami. Imaginons la solitude et la peur que peuvent ressentir les plus vulnérables dans les conditions actuelles. Les jours peuvent être longs et le silence, étourdissant. Sans Internet, il est fort à parier que le confinement serait impossible à supporter pour nos contemporains. Les réseaux sociaux, qu’hier nous accusions de tous les maux, sont le seul espace de liberté qui nous reste. Je propose de les utiliser pour sortir de l’ombre des personnes parmi les plus vulnérables en ce moment, et pour faire surgir leur voix là où nous ne les attendions pas : dans l’actualité. En ce sens, ma démarche est éminemment politique, dans un contexte où l’inégalité de l’accès à l’espace dit public apparaît de manière plus frappante que jamais. Or ma démarche est tout autant thérapeutique : par une simple discussion, je peux contribuer à leur faire du bien.

L’expérience du confinement est en soi philosophique. Dans un monde survitaminé où rien ne reste stable plus d’une seconde, le confinement est une distanciation salutaire, un temps d’arrêt sur la modernité, une occasion de remettre en question nos vies, le travail, les institutions, le gouvernement, l’économie, etc. Tout cela est possible, et de surcroît nécessaire, sans quoi nous n’apprendrons jamais de nos erreurs. On dit que la crise sanitaire actuelle changera à jamais notre manière de voir le monde. Mais comment? Vivre, oui, mais vivre de quelle manière, avec qui, et pour quoi faire? Et mourir, certes, mais mourir comment? La société mène aujourd’hui une lutte épique contre la mort, mais s’est-elle d’abord demandé quelle vie elle offre aux plus vulnérables, et quelle place elle leur réserve dans la société, en temps normal?

Voilà posées les prémisses de mon projet pour lequel je cherche l’aide des organisations communautaires et des associations de personnes aînées. J’apprécierais être mis en contact avec des potentiels intervenants et intervenantes qui n’ont pas leur langue dans la poche et qui ont le privilège d’avoir le nécessaire pour une telle télécommunication.

514-463-6445

Autour du film Chevy

« Le travail du cinéma ainsi conçu, au fur et à mesure qu'il se construit, est précisément ce qui documente tout à la fois le monde, le cinéma, le cinéaste et, au bout du parcours, le spectateur devant un écran. »

Patrick Leboutte
14|02|2020 Écrit par
David Simard

Le 23 novembre dernier, dans le cadre de la série d’événements artistiques intitulée d’Une île à l’autre, j’ai projeté mon nouveau film Chevy au studio l’Archipel devant une soixantaine d’invités pour l’occasion réunis. Les vins nature étaient à l’honneur, servis dans les meilleurs verres par mon ami expert, Jean-Luc Bisson, celui qui m’a tout appris en la matière. La vitesse à laquelle les convives ont pris d’assaut le bar ne lui ont pas donné une seconde pour partager sa poésie sommelière. Or, la vie, sans les mots qui la rendent grave, serait sans intérêt. Il a donc fallu que je prenne la parole pour dramatiser un événement qui autrement aurait vite sombré dans la frivolité caractéristique des soirées mondaines.

L’ami avec lequel j’ai coréalisé ce film, Philippe Toupin, était caché dans l’assistance alors que je prononçais mon trop long discours. Le sujet : l’art à l’ère de l’interdépendance de ses producteurs, un thème qui me permettait de souligner à grands traits l’importance de nos dialogues et de notre collaboration pour le développement de ma cinématographie. Sous le coup de l’émotion, mais incapable de se laisser attendrir une seconde, Philippe a décidé de m’interrompre et de révéler au public que les débats tenus en voiture avant et après les tournages ne concernaient en aucun cas l’art, mais plutôt les femmes. Il y a eu un silence, puis j’ai dû reprendre tant bien que mal mon allocution à partir de là des plus mielleuses.

Après les pitreries pour distraire amis et collègues m’ayant fait l’honneur de leur présence, j’ai pu parler de cet homme sans qui ce film n’aurait pas vu le jour, et j’ai nommé, Tristan Dionne. Pour la petite histoire, j’ai rencontré le personnage il y a quelques années lors d’un tournage pour le compte d’une association caritative qui supporte les personnes vivants avec des limitations dans le développement de leurs entreprises. J’ai tout de suite senti son unicité. Unicité signifie ce qui est unique, mais qui sonne à mes yeux de dyslexique comme son contraire, c’est-à-dire unité. Tristan, c’est un homme au franc parler, tatoué de bord en bord, un entrepreneur honnête et mécanicien de talent, un amateur d’adrénaline sous toutes ses formes, un père et un amant dévoué, un unijambiste sans complexe, un libre penseur perdu en région, un amateur de poésie de ruelle, de bonne chaire et d’humour noir… toutes ces épithètes ne témoignent que pauvrement du personnage. Indéfinissable sont les êtres qui tracent eux-mêmes leur destin dans l’action et la nécessité.

La forte impression qu’avait fait sur moi Tristan lors de ce tournage n’a pas tout de suite débouché sur le projet de film Chevy. Ce projet est né plus tard, d’une autre collaboration, avec Johann Guéhennec cette fois, l’un des rares propriétaires du Cineflow Blackarm, un stabilisateur de caméra unique en son genre qu’on installe sur n’importe quel véhicule, que ce soit une voiture, un quatre roues, un bateau mouche. Lui comme moi voulions démontrer tout le potentiel de sa machinerie, laquelle se combine à merveille à la mienne, mon DJI Ronin 2, un autre type de stabilisateur de caméra, électronique et non pas mécanique celui-là.

C’est triste d’avouer ici que ce projet a vu le jour dans le seul but de faire la preuve de notre maîtrise de ces gadgets du cinéma, mais pourquoi vous mentir. Philippe lui-même m’expliquait, après la projection du film, un verre de blanc à la main, à quel point il se sentait berné lorsque je l’ai convaincu de partir ainsi à l’aventure, ce matin où nous nous sommes pour le première fois levé à 2 am pour aller rejoindre un inconnu, au pied du mont Orford, en vue d’un énième exercice de caméra sans lendemain. Mais son sentiment d’avoir été enfirouapé s’est dissipé aussitôt Tristan a ouvert la bouche : ce n’était pas le douchebag appréhendé, bien au contraire. Toute la prouesse technique qui était le prétexte initial de ce projet allait pouvoir être dissimulée dans le film lui-même, par la beauté objective du protagoniste dont la sagesse fut acquise au gré d’expériences de vie difficiles, l’ingrédient secret de n’importe quel bon film, fut-il humoristique.

L’art alimentaire

Qu’est-ce que l’art, demandais-je au public lors de cette soirée du 23 novembre, après lui avoir expliqué l’interdépendance des artistes obligés de faire équipe pour réaliser un iota de leur rêve? On sait comment il est difficile d’établir des critères objectifs pour définir l’art, un défi auquel s’est d’ailleurs frotté mon collègue Christian Fleury dans son plus récent documentaire, Les trois saisons de Sarony, dans lequel quatre photographes, dont Chris Buck, se prononcent sur la question.

Il ne fait aucun doute que l’histoire de Napoléon Sarony, ce notoire portraitiste new-yorkais de la fin du 19e siècle, est un excellent point de départ pour réfléchir aux problèmes existentielles de l’artiste qui livrent pour l’essentiel des commandes sur un marché saturé d’images analogues. Petit bonhomme nerveux, Christian Fleury a fait de ce Sarony la figure éternelle du photographe, premier d’une longue série qui n’auront jamais leur Marvel en l’absence d’un nouveau Balzac. Quoique, parenthèse, Michel Houellebecq, dans La carte et le territoire, nous présente avec son humour au vitriole un photographe contemporain qui prend des centaines de clichés dans l’heure, multipliant les pirouettes et les simagrés autour de sa victime qui ne peut que s’émerveiller devant un animal si curieux. Si Michel représente ainsi dans son roman le photographe contemporain, c’est évidemment pour ridiculiser les Sarony de ce monde, et le monde dans sa totalité.

Mais revenons à Sarony. L’homme est connu pour avoir le premier revendiquer la reconnaissance de ses droits d’auteur pour l’un de ses clichés d’Oscar Wilde qui a été copié et imprimé en milliers d’exemplaires par des vendeurs de cartes postales. Ainsi Sarony avait trouvé sa fonction sociale sans le savoir : mettre en image des artistes jouissant d’une grande notoriété, accomplissant un acte dont la littérature est incapable. Il pouvait goûter à la gloire en devenant cet intermédiaire entre les masses et les artistes qui vivaient avant cela dans les foules anonymes sans jamais être reconnus. Napoléon Sarony désirait échapper au moule dont il avait lui-même défini les contours quand il réalisa la marchandisation qui était son dessein. Il retourna donc à la gravure, les revenus faramineux après sa victoire judiciaire ne pouvant compenser pour la perte de sens qu’il éprouvait. 

Sarony n’avait pas conscience de ce qui se jouait dans la grande tragédie qu’est l’histoire. Après la révolution française, une fois divorcé de Dieu, l’Art ne veut plus être l’instrument de forces qui lui sont étrangères, qu’elles soient politiques, religieuses, morales ou éducatives. L’art revendique son autonomie, une autonomie bien relative car acquise dans un contexte historique précis, où, passant de serviteurs à producteurs, les artistes sont devenus dépendants du marché davantage tourné vers le divertissement des masses, si ce n’est pas vers leur abrutissement. Se sont alors scindés deux domaines opposés dans la production artistique : celui de l’avant-garde, d’un côté, et celui de la culture de masse, de l’autre. Depuis, ce sont les avant-gardes qui ont défendu l’autonomie contre la pression des marchés de plus en plus gourmands, souvent au prix de l’insuccès économique, alors que la balance des effectifs s’est déployée dans la sphère culturelle comme des ouvriers à l’aube sur un chantier de construction. Ce qu’il faut comprendre, donc, c’est que le spleen de Sarony est générique : toute une génération qu’on dit ne pas vouloir travailler en usine, ironiquement disparues du paysage, éprouve le même malaise. Au lieu de renier en bloc ce désir de liberté qui est aussi le mien, j’ai voulu élaborer cette soirée-là sur les conditions qui nous permettrait de jouir de cette autonomie par-delà les nécessités économiques. Non pas vivre de son art, mais faire de l’art, un peu comme Christian a su faire avec son film. 

Il n’y a autour de moi que des manifestations microscopiques d’une telle liberté de création, et celles-ci se déploient visiblement dans l’acharnement et la souffrance de ceux qui, sans fortune ou privilège particulier, poursuivent au quotidien une pratique artistique honnête. Ce qu’il manque, c’est une organisation capable d’articuler concrètement une vision du monde susceptible d’unir les artistes entre eux. ll n’y a nulle part d’argent facile de toute façon, de tour de passe-passe, de gigolo révolutionnaire. Il n’y a que la dure réalité du marché devant laquelle tous doivent courber l’échine. J’écris d’ailleurs ces lignes sur mon blogue, et ce trop long texte, comme mon trop discours, participe davantage à ma réification qu’à ma libération, en créant une image de moi. Qui ne sait pas multiplier les occasions de publier des histoires de lui-même sur le réseau ne verra jamais une occasion à saisir.

L’artiste comme travailleur

En dépit de cela, j’adhère à ce monde des ouvriers de l’image, qu’en bien même on serait forcés à produire de la merde. J’y adhère non pas pour nier ma condition, mais pour l’amour du travail lui-même, de la technique et du monde. Le plaisir de vivre dans le foisonnement des idées au contact desquelles devient maniable la matière la plus rigide n’a pas d’égal. Je vois dans ce petit quotidien, et c’est une maladie peut-être, le potentiel de toute l’humanité. Cet amour du travail, je le partage avec Philippe, bien qu’il n’y ait pour lui aucune fonction utopique à l’art, pensant pour sa part que l’art n’est que la recherche de la beauté et de la perfection. Il pourrait servir n’importe qui et se satisfaire de ce privilège qu’est de jouer avec les formes. Il ne voit aucune distinction entre l’art et l’industrie, aucune transcendance, aucune libération. Pour lui, tout est travail et progrès. Cette vision dominante de l’art est éternelle, mais insuffisante pour expliquer le spleen qui se poursuit depuis des siècles.

Sans consensus, pourtant, nous formons Phil et moi une équipe. Le monde du travail a cette singularité : il unit dans la différence ses collaborateurs. Et devant un obstacle, des personnes que tout oppose unissent leurs destins. Pour atteindre un certain niveau de perfection et de grandeur, il est indispensable pour l’ouvrier de la culture de faire équipe tout en construisant avec ses collègues un système de valeurs transcendant la compétition qui les ronge de partout. D’où ces longues discussions en voiture, Philippe, qui ne concernaient pas les femmes, mais plutôt l’interdépendance accrue de ses travailleurs en lutte pour leur liberté, aurais-je dû rappeler à l’assistance.

Le cinéma est l’un des arts les plus exigeants. Il est mélange de matériel et d’esthétisme : les mots, le son, l’image, le mouvement et l’interactivité. Et derrière sa forme visible, il y a le texte. Toujours le texte. L’ampleur de sa complexité rend les auteurs impuissants dans cette industrie : les films qui fascinent les masses aujourd’hui sont le produit d’une lutte entre des entreprises, non pas entre auteurs.

Contre l’industrie

J’en reviens à l’essentiel, c’est-à-dire à ma conception minimale de l’art qui vient justifier des alliances contre-natures : le carburant de l’art, c’est la liberté. Partir tourner sans argent est un acte héroïque. Et cela n’a rien à voir avec l’avant-garde. Il y a quelque chose plus intime dans cette action qui nous pousse vers la connaissance par delà toute théorie, cette dernière n’étant de toute façon qu’une sphère des traditions qui donnent sens à la vie matérielle bordée de foisonnements et de contradictions.

Avec Chevy, nous avons surtout noué une amitié avec un homme que rien en apparence de reliait à nous. Nous avons écrit l’histoire de cette amitié nouvelle, à travers le film, lequel vient a posteriori changer la réalité doublement. Le cinéma, ainsi, change le monde. Il n’a pas à être réel ou fictionnel, il devient la vie même, l’action, le mouvement. Au sein des producteurs d’art sommeillera toujours le rêve d’une société libre Par delà son caractère éminemment technique, le cinéma pousse sur un sol bien plat dont le froment n’est en rien les pirouettes du caméraman, mais la parole vraie que noue ensemble ses artisans, public inclut.

Le public de la projection n’a d’ailleurs pas évoqué une fois les prouesses techniques tellement il était bluffé par l’univers clair-obscur brillamment bricolé pour représenter l’inconscient de cet homme contrasté qu’est Tristan. Si on exclut les commentaires élogieux inévitables lors de telles soirées, il y a eu de notable la critique d’un homme de cinéma d’une cinquantaine d’années, revendiquant la parole après le visionnement du film sous prétexte que le public avait droit, lui aussi, à cette parole, et en profita pour questionner l’esthétique publicitaire du film en plus de critiquer l’absence de texture sonore. Critiques auxquels je n’ai pu qu’acquiescer, humblement. Mais c’est les premiers mots de son intervention qui m’ont marqué : ton vrai sujet, disait-il, c’est la virilité. J’ai dû avouer à l’assistance que l’intervention initiale que j’avais imaginée pour cette soirée-là n’était point au sujet de l’interdépendance des cinéastes. Non, non. Je me proposais de raconter une histoire réellement vécue dans les vestiaires des hommes de l’hôtel Bonaventure, entourés d’hommes à moitié nu après le tournage de la scène aquatique : ce fameux débat d’interprétation sur le film Top Gun entre Philippe et Tristan. Est-ce que le personnage qu’incarne Tom Cruise est un homosexuel refoulé? J’en sais trop rien.

Pour revenir à l’importance de la parole au cinéma, et couper court à votre imagination débordante de lecteur qui s’est rendu jusqu’ici dans le texte, il y a eu un événement qui a su marquer durablement la vie de notre nouvel héros, Tristan. Après de multiples tournages sans prise de son, il devait enfin nous livrer son témoignage. C’était une véritable épiphanie pour lui. Il prenait conscience de sa sagesse nouvelle au gré de son témoignage. Sonder l’inconscient par le cinéma est une aventure que je veux faire mienne, une aventure qui en vertu de sa liberté, n’est jamais ennuyeuse.

Synopsis de Chevy

Un jour, Tristan, un mécanicien qui n’a pas eu la vie facile, tombe sous le charme d’un Chevrolet C10 1984 que son beau-père projette d’acheter pour le revendre. Il décide d’acquérir le vieux pickup et le remet en état dans son garage. Au gré des modifications qu’il apporte au véhicule, Tristan se transforme lui-même. Après avoir philosophé sur le monde de la mécanique auquel il appartient sans adhérer à ses valeurs, il tourne son regard vers son passé, un exercice qui met un baume sur ses vieilles blessures. Une fois réconcilié avec le monde qui l’entoure, Tristan peut désormais, à l’image de son Chevy pimpé, prendre la route avec sous sa sobre carrosserie une puissance renouvelée.

 

Sans peau

« Le serpent qui ne
peut changer de
peau, meurt. Il en va
de même des esprits
que l'on empêche de
changer d'opinion :
ils cessent d'être
esprit. »

Nietzsche, Aurore
01|12|2019 Écrit par
David Simard

Au crépuscule des hivers, le serpent perd sa peau devenue trop étroite. Il se frotte contre l’écorce d’un arbre pour s’extirper de son écaille asséchée, et une nouvelle enveloppe protectrice prend forme sur ses courbes délicates. Alors l’invertébré peut reprendre la chasse sans craindre ses ennemis. Ainsi en est-il des travailleurs autonomes, qui doivent périodiquement changer de peau pour survivre dans un monde en constant bouleversement.

Je me suis lancé, fin 2016, dans cette grande aventure qu’aucun pigiste ne peut aujourd’hui éviter : se forger une image de marque. Ça consiste à exacerber notre différence esthétique tout en la simplifiant à outrance de manière à ce qu’elle devienne inoubliable. Ainsi se met-on soi-même en marché jusqu’à ce qu’on obtienne le privilège d’exister socialement. C’est dans le produit lui-même que la personnalité publique se réalise. Celui dont le nom n’est pas aussi une redirection DNS n’existe pas, et celui dont l’image n’est qu’une duplication automatisée des autres n’existe que parmi les robots.

Si, autrefois, un tel besoin de renouveau était l’apanage des grandes entreprises de calibre international, qui déployait ainsi aux yeux du public une humanité et un prestige imperceptible dans l’ostentatoire consommation de leur produit, construire une image est aujourd’hui devenue une chose fort prosaïque. Toute la magie de la publicité s’en est allée pour de bon, et avec elle des millions de peaux sèches qui encombrent les horizons utopiques.

En dépit de mes mauvais sentiments à l’égard des pratiques d’esthétisation du moi dans le monde capitaliste, j’ai eu beaucoup de plaisir à me transformer en chose. Pour la première fois de ma vie, j’ai été en mesure d’engager des experts qui n’en avaient rien à foutre de mon identité véritable, bien qu’ils devaient construire sur elle, à partir d’elle, un peu comme la peau du serpent qui doit toujours prendre forme sur la même carcasse.

Une image de marque est une création qui, selon moi, n’appartient pas à son propriétaire : elle est plutôt un produit dûment structuré par le social, un ouvrage collectif et encadré par le conformisme inhérent à ceux dont la position d’avant-garde donne accès, même modestement, aux moyens modernes de production. J’embrasse ce monde d’interdépendance entre les producteurs dans lequel, il est vrai, nous évoluons plus facilement que ceux et celles, nombreuses, à qui le développement de la technique ne procure aucune joie, et au contraire intensifie leur sentiment d’aliénation dans un monde où ils sont dépourvus d’un savoir-faire si essentiel.

En 2004, j’ai participé à un débat philosophique au bar en face du Cégep du Vieux pour satisfaire mon appétit de provocation. Qu’est-ce que le bonheur, se demandait la jeunesse réunie en ce lieu. Alors que je défendais les thèses de ceux qui m’inspiraient à cette époque, lesquels, vous devinerez, ne voyaient aucun avenir radieux sans révolution, obtenant avec un certain succès avec mon savant radotage, un homologue, contradicteur, parlait, lui, de son plaisir à parfaire jour après jour le beurrage de sa toast de beurre de peanut. Défendant aujourd’hui le plaisir que me procure un exercice comme la création d’une image de marque, je ne peux que me sentir honteux de tartiner ainsi ma toast devant vous.

Toujours est-il que ma designer Jeanne Ayotte et mon programmeur Mathieu Lajeunesse m’ont créé une nouvelle peau que j’enfile en me dandinant devant vous. Cet article qui devait tourner autour de cette histoire aura pris 400 mots avant de commencer, ce qui en dit long sur mon rapport à l’image. Le serpent change de peaux plusieurs fois par année, mais moi je me contenterai d’une fois aux quatres ans.

D’abord, il fallait me trouver un titre. Ce mot qui faussement dit tout. Mais davantage, une aventure, un destin. Eh bang! Documentariste. On passe à autre chose.

Mon premier amour, en fait, fut cette typographie Stencil dénichée par Jeanne et associant mes paroles sur le cinéma documentaire aux contours imparfaits d’une lettre dactylographié. J’entends en la contemplant le vacarme industriel du film La classe ouvrière va au paradis. Nul procédé d’impression ne pouvait mieux matérialiser l’usure dans la lettre elle-même que la bonne vieille sérigraphie la doublant. Chacune de mes cartes est imprimée et coupée à la main : le travail du corps marque la matière de ses défauts intimes, des mouvements imparfaits de l’artisan appliquant avec force l’encre se faufilant dans une fibre tout aussi imparfaite. Tendinite et rêveries s’entremêlent; éclaboussures, grains, puis sueur dans un désordre imprévisible, absorbé par un papier buvard par nature.

Après la création de ma signature sur papier, il fallait affronter le problème autrement plus complexe du site Internet. Première difficulté : cette esthétique dite organique est contraire aux normes de la programmation par objet qui caractérisent l’univers numérique. Cet attachement à la matière brute devait donc parvenir à s’exprimer de manière originale dans cet univers lui étant réfractaire. Il me fallait une matière chaotique qui viendrait déstabiliser la précision de tous ces mouvements programmés jusqu’à l’octo décimal. Il fallait détruire quelque chose, sciemment. D’autant plus que les codecs vidéos H264, qui rendent la lecture fluide, détruisent radicalement l’image à coup d’algorithmes simplifiés. La laideur de cette compression se compare au bon vieux MP3 128 qui dominait Napster, et dont la piètre qualité scandalisait les connaisseurs dès qu’un cuivre retentissait. Le H264 transforme le bruit en artefacts, ce qui ça n’a rien de sexy.

Cela dit, mon amour du grain et du bruit n’a rien à voir avec celui des hipsters qui idéalisent l’analogique sans même connaître le labeur qui lui est inhérent. Il faut, je crois, avoir passé des jours à travailler dans une chambre noire pour comprendre pourquoi il m’horripile : si cet amour était vrai, on compterait juste à Montréal des milliers de chambres noires habitées par ces êtres étranges. Car, ce qui compte en art, ce n’est pas le médium, mais l’effet. Il me fallait donc trouver une forme moderne de grain : le hasard d’une texture non pas physique, mais numérique. Ainsi, j’ai eu l’idée d’implanter des layers déformants la réalité de manière imprévisible sur la presque totalité des pages de mon site. Pour y arriver, il fallait développer une recette, ce que n’importe quel artisan traditionnel sincère respecterait par-delà le médium. Mathieu a généré ce code du hasard. Quelques layers supplémentaires à la manière qu’un peintre autrefois ajoutait un soupçon de rouge sur son bleu azur, le tout alliés à une équation mathématique automatisée, et voilà le retour du grains là où personne ne l’attendait plus.

L’apothéose du processus a été la dernière réunion avec Jeanne à mon studio. Il manquait toujours quelque chose à cette page d’acceuil et ça me chicotait beaucoup. Des mots, sans doute, mais lesquels? 5 minutes de brainstorm ont généré le très beau leitmotiv qu’est La fiction du réel. Pour moi comme pour bien d’autres, dès qu’il y a cadre, il y a fiction. C’est l’écart entre le réel et la fiction qui est le terrain de jeu du documentariste, un espace de liberté qui lui est intime jusqu’à l’achèvement de son travail puis la publication. Le cinéma dans son entièreté est un documentaire, une action menée sur le monde et les images qui obsèdent, où le documentariste oublie un instant ce qu’il savait de ses contemporains, déployant une stratégie au terme de laquelle naît une relation nouvelle dans l’acte cinématographique lui-même. Au fur et à mesure qu’il se construit, le cinéaste est précisément celui qui documente le monde et le cinéma, qui se documente lui-même et, au bout du parcours, qui document le spectateur aussi. La fiction du réel est cette praxis qui consiste à produire de nouveaux mythes donnant sens à la vie.

Un chaman de la tribu des Shoshone me suggérerait de souvent me débarrasser de ma vieille peau, de ne pas la conserver trop longtemps et surtout, de ne jamais m’y attacher. C’est là une prescription à laquelle je n’adhère absolument pas. Bien que mon attachement au passé rend ma reptation plus souffrante, je conserve dans mes archives toutes mes peaux sèches. Chaque aménagement de mon espace de travail est l’occasion de ressortir les boîtes contenant mes parures d’hier, de les observer pour ainsi dire sous une lumière nouvelle. J’aime parfois toucher un de ces journaux noir et blanc jaunis auxquels j’ai contribués. J’aime regarder les yeux d’un ami cher aujourd’hui disparu dans la brume et me rappeler en son absence les utopies partagés. J’aime scruter le sourire fugace d’une femme qui m’a porté dans son coeur un court instant. J’aime écouter à nouveau ces discussions captées furtivement au gré de mes expérimentations au cas où celles-ci me révéleraient après tant d’années une vérité aujourd’hui aussi inutile que belle. J’aime réécouter les rush d’un film mort-né en rêvant un jour en faire quelque chose. Toutes ces peaux sont autant de possibilités, d’espoirs, d’occasions ratés, de beauté et d’affrosité qu’on appelle la vie.

Anicet, apiculteur

« Il s'agit de faire
l'expérience de l'abîme
de son existence
et de son ancrage
dans un monde céleste
au-delà de l'horizon. »

H. Gaßner sur le Voyageur
au-dessus de la mer de nuages
29|10|2019 Écrit par
David Simard

26 juillet 2018, 11 heures 28 minutes. Je suis dans le trafic en pleine canicule. Maude Chauvin m’appelle et, fidèle à elle-même, va droit au but :

« On start un nouveau projet. On part à l’aventure tourner un vidéo comme avant, mais mille fois mieux, avec du sublime, un terroir pis un casting de fou. Ça te tente?

– Ben oui!

– Philippe Toupin, ça lui tenterait d’embarquer avec nous? »

Ça tombe bien : il dit jamais non Phil.

Pour ceux qui se le demandent, moi aussi je réponds toujours oui à des demandes pareilles, mais disons qu’avec Maude pis son talent, l’intervalle entre la question et la réponse se mesure généralement en nanosecondes. 

« À qui tu penses comme protagoniste, Maude?

– Anicet Desrochers, tu le connais?

– Non, je vais faire mes recherches. »

Je raccroche. Je pitonne un peu, tombe sur le site des Miels d’Anicet et découvre une première fois l’homme qui est éleveur d’abeilles, un métier à rendre jaloux n’importe qui. Je rappelle Maude aussitôt.

« Maaaaude! On prend tout de suite rendez-vous avec ce demi-dieu s’il te plaît! »

Dans la vie, il y a des gens qui ont un nom qui marque, un nom qui rappelle l’histoire avec un grand H. Anicet, comme dans le premier roman d’Aragon? Est-ce un hommage de son père à l’avant-garde? Ou est-il poète, ou philosophe? Son fils veut-il partir en Afrique et devenir marchand d’armes? Anicet, dit l’invincible dans l’temps de Périclès.

28 août 2018, 18 heures. Départ vers Mont-Laurier où on dort à l’hôtel.

29 août 2018. 4 heures et demi. C’est le grand jour. Nous parcourons en pleine noirceur les routes vallonnées des Hautes-Laurentides vers notre destination. L’atmosphère est étrange. Seuls sur la route, les yeux encore bouffis de sommeil, on regarde les nuages de brouillard qui s’étiolent en basse altitude comme dans les films d’horreur. Notre objectif? Tourner le plus beau des paysages où butinent les abeilles pendant qu’Anicet dort encore. Arrivés sur place, nous constatons que c’est the spot.

Pour ceux qui ne le savent pas, Maude attire le soleil. C’est de notoriété publique et elle aime bien le rappeler. Or, ce matin-là, elle attire un nouvel ami : un épais brouillard. Le genre qui prolonge l’aube de deux heures et qui rend impossible de discerner l’horizon. Je ne le savais pas encore, mais cette brume matinale allait devenir un personnage récurrent de notre projet. Dans mon imaginaire, la brume représente l’allégorie par excellence du romantisme, comme dans ce fameux tableau de Caspar David Friedrich intitulé Le voyageur contemplant une mer de nuages. Un aristocrate seul au sommet d’une montagne regarde au loin une mer de nuages d’où émergent d’autres sommets encore plus hauts et d’apparence inatteignables.

Je m’égare. Faque on regarde Phil Toupin courir dans les champs avec la caméra filmer la sublime vallée pleine de verges d’or fleuries pendant que l’assistant-caméra essaye tant bien que mal de faire le focus. Des fois, mais rarement, on indique à Phil de quel côté viser, sachant très bien qu’il n’écoute jamais.

8 heures 15 minutes. Après la magie de l’heure dorée, on arrête à Ferme-Neuve prendre un déjeuner graisseux bien mérité.

9 heures. Direction la miellerie pour notre rendez-vous avec notre protagoniste. On doit l’attendre à son restaurant qui borde la miellerie.

9 heures 15 minutes. Un employé dressant les tables nous prévient que ce n’est pas gagné d’avance avec Anicet. Le gars, semble-t-il, n’est pas toujours motivé quand les médias lui proposent de faire des pitreries devant les caméras. Mais ça m’inquiète pas : il va tout de suite comprendre qu’on a rien à voir avec les médias.

9 heures 20 minutes. Je regarde le magnifique décor autour du restaurant. Le soleil est bien haut dans le ciel et découpe les ombres au couteau. À cet instant, Anicet arrive en pick-up à toute vitesse, sort du véhicule aussitôt stationné, puis referme la portière avec une désinvolture inimitable. Un autre camion plus gros arrive derrière le sien. Dans la caisse arrière de celui-ci s’entassent près d’une centaine de ruchers autour desquels gravitent des milliers d’abeilles. La scène est tout à fait spectaculaire.

Anicet est très heureux de revoir Maude, dont il gardait un excellent souvenir. On lui présente le reste de l’équipe, mais Anicet a tout au plus une minute d’attention à nous accorder; ses butineuses l’attendent.

On le suit jusqu’à la grosse camionnette. Il s’accote près des ruchers comme si de rien n’était, tandis que les abeilles volent et bourdonnent autour de lui par centaines. Nous ne sommes pas à l’aise de l’approcher. Anicet reste là, immobile : il se sent chez lui auprès de la colonie. Sans surprise, sa biographie nous apprend qu’il est « né dans une ruche ».

L’essentiel de ce projet a donc été tourné cette journée-là. Les astres étaient alignés, Maude était là. Et quelques mois plus tard, on sortait une superbe vidéo. Juste du beau. Madore Production l’a fait spinner en masse dans les agences, et elle n’a laissé personne indifférent.

Sauf que Phil et moi, on en voulait beaucoup plus. Anicet lui même nous avait invité, un peu à la blague pour nous tester, à le suivre dans ses milles et une aventures à travers le monde pour sauver les abeilles de l’extinction. On ambitionnait de tourner ce documentaire, mais avant, il fallait produire une sorte de bande-annonce à partir des images de la vidéo publicitaire précédente afin de trouver le financement. Et de toute façon, il nous fallait plus de temps pour nous apprivoiser la bête.

Et on l’a pris, ce temps. Pour y arriver, on a eu de longues discussions et fait plusieurs séances de brainstorming ensemble. Notre projet a bénéficié du travail acharné de Chloé, la monteuse, et, encore une fois, de l’expertise en postproduction de Phil. Perfectionnistes dans l’âme, on a même dû faire l’entrevue avec Anicet une deuxième fois pour que son témoignage soit  plus brut et intime, comme dans notre vision.

D’ailleurs, si j’avais un conseil à donner à toute personne qui aimerait faire comme nous : ne buvez pas avec le protagoniste avant l’enregistrement de sa voix! À moins, disons, que vous tourniez votre Herzog à vous (ce qu’on a bien l’intention de faire un jour, mais chaque chose en son temps).

Anicet, apiculteur, ce n’est pas simplement la capsule que je vous présente aujourd’hui, mais bien un projet ambitieux que je souhaite produire moi-même, sans le concours d’un diffuseur. C’est un vrai projet d’art sans compromis, ancré dans le réel et mû par le désir d’une liberté cinématographique totale. Ce projet constitue ainsi le fruit mûr de l’arbre que nous avons planté il y a maintenant une décennie, Maude et moi, en imaginant ce concept de Terroir.

En guise de conclusion, j’aimerais vous donner une idée juste et claire de la suite. Je vous partage donc un extrait de ma demande de subvention au Conseil des arts du Canada : 

Inspiré par le film Jiro Dreams of Sushis de David Gelb, le présent projet se veut à la fois une continuation et un dépassement de l’esthétique proposée par celui-ci. Le succès de ce film, qui a donné naissance à la très populaire série Chef’s Table, repose sur son esthétique publicitaire dissimulée sous une forme documentaire. David Gelb a repoussé les limites du film documentaire pour atteindre la féérie des plus grandes productions hollywoodiennes. Esthétisant à outrance le travail des meilleurs cuisiniers du monde et documentant leurs techniques durement acquises pour transformer les fruits de la nature en plats sublimes, David Gelb a fait d’eux de véritables héros modernes. Tant les experts que les néophytes de la cuisine salivent devant son univers de super ouvriers qui passent 16 heures par jour à parfaire leur technique. Par la perfection de son cinéma, David Gelb a été reconnu par les ouvriers comme étant lui-même un « artisan », en plus de rendre inopérante la distinction traditionnelle entre art et artisanat.

Mais mon projet se distingue de celui de Gelb en ce qu’il prend à revers le discours apologétique de la gastronomie bourgeoise, délaissant la sphère de la consommation ostentatoire et se tournant vers les artisans qui travaillent dans l’ombre pour extirper de la nature brute des délices qui se passent d’artifices. Se débrouillant sans grands moyens dans des milieux isolés, les artisans de la terre sont pour moi de véritables bâtisseurs, non pas des consommateurs de l’éphémère.

Le bande-annonce déposée en annexe à la présente demande de subvention est sa pièce maîtresse. Tournée en un temps record, cette vidéo de quatre minutes vous présente de manière performative l’orientation du projet, démontre sa faisabilité et, surtout, le potentiel d’Anicet Desrochers à incarner la figure d’une lutte héroïque pour la suite du monde.

Making-of de
Ville-Marie

« Être actrice,
c’est la sublimation
de la féminité. »

Monica Bellucci
13|09|2017 Écrit par
David Simard

J’ai réalisé pour Max Film le making-of du film Ville-Marie. Mon mandat consistait aussi à produire de courtes capsules pour faire la promotion du film sur Internet, dont certaines sont désormais en ligne.

https://www.facebook.com/VilleMarieLeFilm

Aux origines du film, il y a un scénario finement écrit, très littéraire, qui a immédiatement séduit Monica Belluci lorsque Guy Édouin a pris le pari fou de le lui envoyer. C’est avec ce même projet de long métrage que le réalisateur a été sélectionné par le Festival de Cannes pour prendre part en 2014 à l’Atelier de cinéfondaction qui favorise les rencontres entre jeunes cinéastes et producteurs.

Dans ce film, le travail de nuit en ambulance et à l’hôpital occupe une grande place. En fait, comme le scénario de Ville-Marie est presque exclusivement nocturne, le tournage l’était également, ce qui créait une situation particulière. Pour représenter ce travail de nuit, les travailleurs sur le plateau devaient eux-mêmes imposer ce rythme à leur corps et en expérimenter les effets : sentiments d’isolement, difficultés à manger, bourdonnements, sensation d’irréalité et de ralenti.

Cette expérience du travail de nuit bien sûr était partielle et somme toute stimulante, tandis que dans le réseau de la santé elle demande de grandes forces d’adaptation sur le long terme. Ayant moi-même travaillé dans les cuisines d’un CHSLD de nombreuses années, il va sans dire que je suis très sensible aux conditions de travail dans ce milieu. Pour dire vrai, elles me révoltent. Même après avoir quitté ce job, j’ai continué de connaître à travers l’expérience de ma copine infirmière les ravages des coupures et réorganisations dans ce milieu où, comme on le sait, ce sont en majorité des femmes qui travaillent, portant le système à bout de bras comme le personnage de Pascale Bussières dans Ville-Marie qui accumule les temps supplémentaires et semble presque habiter l’hôpital.

Cette vie sur les feux roulants à laquelle les travailleuses du réseau de la santé s’adaptent tant bien que mal, Monica la partage à sa manière. Être actrice de calibre internationale et mère n’est pas évident. Elle a dû justifier plus d’une fois la présence sur les plateaux de tournage de ses enfants qui la réclamaient d’un océan à l’autre. Bien que les conditions d’existence de Monica n’aient rien à voir avec celles des travailleuses ordinaires, elle m’a surpris en soulignant à grands traits lors de son entrevue l’importance de la lutte politique des femmes pour qui tout reste à faire. Cela est quant à moi la meilleure manière de rendre hommage au film de Guy Édoin dont l’épicentre est le mélodrame d’une mère voyant son enfant chéri chercher désespérément son père absent. Monica était de mon avis pour dire que c’est « la sensibilité de Guy Édoin à la souffrance des femmes » qui rend son cinéma singulier.

Je remercie au passage mon équipe, Johann Baron-Lanteigne à la deuxième caméra, Christopher Langston au montage et Pierre Luc Junet au son.

Charbonneau
n’est pas mort

« Les chicanes
entre la CSN et le FTQ,
c'était un poison. »

Yvon Charbonneau
23|04|2016 Écrit par
David Simard

Yvon Charbonneau est mort hier. Je n’ai de lui qu’un souvenir heureux. C’était l’année dernière, à son domicile. Dans le cadre de notre travail documentaire, Pierre Luc Junet et moi étions allés à sa rencontre pour recueillir une première fois son témoignage. Notre film, pour rappel, porte sur le mythique Front commun de 1972 et plus particulièrement sur l’épisode septilien lors duquel les travailleurs du privé et du public ont pris ensemble le contrôle de la ville pour quelques heures.

Avant de sortir les caméras, habituellement, Pierre Luc et moi procédons avec les protagonistes à un entretien préliminaire. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais ce jour-là, nous nous étions mis en tête de capter tout de suite une entrevue filmée avec Yvon. J’imagine qu’en plus de la conviction que cette entrevue était essentielle à notre projet, nous nous étions dit qu’un personnage de cette trempe n’avait aucune crainte des caméras. Quoique, il a quand même voulu prendre ses renseignements sur nous. Règle générale, les syndicalistes refusent les entrevues par peur qu’elles ne soient utilisées contre eux, mais les chefs, eux, ne craignent rien. C’est leur privilège après tout, la parole, alors que leurs soldats sont au front. Quoi qu’il en soit, Yvon, après avoir lu la lettre que nous avions adressée quelques semaines plus tôt à un collègue cinéaste qui réalise un film sur le même sujet, a accepté l’entretien. « D’accord. Je vois quel genre d’hommes vous êtes. »

On a parlé de tout. Petite enfance à Mont-Saint-Michel. Papa et maman. Révolution tranquille. 1972. Front commun. Chicanes intersyndicales. Prison. Laberge et Pépin. Révolte ouvrière. Violence de classes. Nationalisme, social-démocratie et Parti Québécois. Syndicalisme de concertation. Parizeau.

Si notre empressement à filmer ce jour-là s’avère aujourd’hui avoir été le meilleur – et le plus obscur – instinct qui soit, jamais il ne nous était venu à l’esprit que Yvon pouvait s’éteindre du jour au lendemain; jamais nous n’avions envisagé une fin si abrupte. Quelle naïveté. Ses fesses bien calées au chaud sur la culture, le jeune documentariste expérimente la vie lentement, et il projette à tort ce rythme sur son sujet, ses sujets. Pourtant la mort guette l’histoire qu’il souhaite raconter. Et cette histoire, qu’il cherche à écrire à rebrousse-poil, n’est disséminée nulle part ailleurs que dans les mémoires individuelles des âmes perdantes qui s’ouvrent à lui.

Le documentariste devrait vivre chaque jour dans la peur de voir une parcelle de l’histoire disparaître. Ceux et celles qui portent leur regard vers le passé côtoient la mort, ou du moins l’idée de la mort, car elle terrorise tous ces hommes et toutes ces femmes qui autrefois espéraient changer la vie. Après quelques soubresauts, tout le monde doit l’affronter. Un sentiment d’urgence accompagne partout le documentariste qui lutte contre une société maladivement oublieuse, oublieuse même de la mort qui huile son mécanisme de production. Il y a impossibilité à penser le présent sans faire appel à un passé déjà contrefait par la mémoire ou le texte et c’est là, paradoxalement, le seul chemin pour échapper à la dictature du présent que de trafiquer à nouveau l’histoire.

Yvon ne regrettait rien. Il avait fait le bilan de sa vie. Il avait vécu jusqu’au bout la désillusion de 1982, quand Lévesque avait divisé le Front commun en deux et coupé 30% des salaires des profs de la province qui luttaient après coup seuls contre le gouvernement. Il était aussi amer, connaissant fort bien la fausse solidarité véhiculée à travers toute l’histoire du Front commun. Qu’on l’accuse d’avoir fait le grand écart parce qu’il fut député libéral après son militantisme syndical, c’est faire une double occultation. D’abord, de cette désillusion, de ce divorce entre le nationalisme et la gauche, que des milliers de Québécois ont vécu au cours des dernières décennies; ensuite, occultation du fait que le syndicalisme, en tant qu’institution, est depuis fort longtemps un syndicalisme d’État n’ayant aucune autonomie réelle. Qu’un de ces illustres leaders devienne député ou même ministre est en définitive d’une grande banalité.

Ce texte n’est pas un hommage. Je garde mes distances. Ceci dit, dans le cadre de mon enquête, c’est Yvon qui a eu la réflexion la plus juste sur les événements de 1972, une réflexion qu’il avait adressée de la prison d’Orsainville à nul autre que Paul-Émile Giguère, militant de Sept-Îles bien connu et acteur de la révolte de 1972 : « Quant à l’action locale sur une base intersyndicale, je crois que vous êtes particulièrement bien placés pour tenter ce type d’organisation. Cette fois et à l’avenir, ces actions conjointes [à savoir le Front commun] doivent être commandées par la base à leurs centrales et non pas l’inverse. Ce que nous avons vu est trop fragile. » Qu’un chef admette que la structure du Front commun a été imposée aux membres et qu’il s’agissait là d’une erreur en dit long sur la présente pathologie des militants syndicaux qui s’imaginent avoir le dessus sur le monstre bureaucratique.

Parler avec les mains

« Les USA n'ont pas besoin
de saboter la révolution,
on peut le faire nous-mêmes. »

Fidel Castro
15|10|2015 Écrit par
David Simard

Ici, au Nord, on a perdu l’art du discours. Même le politicien, réputé être un professionnel en la matière, délaisse la langue de bois pour singer l’homme ordinaire et feindre d’appartenir à sa classe. Plus personne ne se laisse convaincre par les paroles et le plus cohérent des discours semble être celui qui se dissout dans l’action, niant aussitôt son importance.

C’est tout le contraire des Havanais. Ça fait pourtant un bail qu’ils ne digèrent plus la rhétorique du Parti, mais ils n’ont pas perdu l’amour des mots et c’est peut-être là leur seul héritage révolutionnaire vivace. L’être cubain, celui qui refuse catégoriquement la politique tout en maîtrisant à la perfection sa technique, est la manifestation la plus aboutie de ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la postmodernité. Il est l’avant-garde du désenchantement, la fin d’une utopie matérialisée, car pour lui, toute action représente un danger de mort. Ne lui reste donc que les mots.

Être éloquent est pour les Cubains une question de survie. Autour des hôtels, les débrouillards fouinent à la recherche de la moindre information. Les dollars, ils sont dans les poches des touristes, et pour leur plaire à ces touristes – que dis-je, pour les hypnotiser – ils n’ont que des mots sur lesquels dansent leurs mains. Le Cubain en quête d’un sou fait de la musique et multiplie les syncopes en alternant les moments forts entre sa voix et ses gestes.

Quand les Cubains me parlent avec les mains, j’ai l’impression de les comprendre; les gestes qui ponctuent la parole en sont la portion universelle. Les mains donnent du relief aux personnages, illustrent leurs extravagances. Elles aèrent, pour ainsi dire, l’architecture imparfaite des phrases.

C’est l’expression d’une culture ancestrale emprisonnée sur l’île, une image d’un passé qui ne veut pas disparaître, qui ne peut pas disparaître.

PDF journal

En haut

« Mythologie
pour les insectes »

Martin Arriola,
En Haut
17|09|2015 Écrit par
David Simard

Pour la première fois, j’ai expérimenté le maniement de la caméra au sommet d’une grue, en plein coeur de la fin d’août caniculaire. C’était pour le compte de Martin Arriola. Il prépare en ce moment la sortie de son EP « En Haut » prévu le 20 octobre prochain au Verre Bouteille. Je suis très heureux de vous présenter le vidéoclip de sa chanson thème, une chanson pour faire planer les esprits.

Le cinéma a toujours été un astucieux mélange entre corps et esprit. Le deuxième plan du vidéoclip, ce mouvement de la grue vers les cieux longuement réfléchi en scénarisation, témoigne de cet équilibre. Il aura fallu installer patiemment une grue de 35 pieds, morceau par morceau, pour atteindre ce niveau de précision. Heureusement que j’avais sollicité l’aide de mon frère sans qui l’équipe de tournage aurait mis un temps fou à accomplir ce tour de force. Laissez-moi vous expliquer la technique : une fois à mon poste, assis à la tête de cet engin, on égalise le poids de celle-ci par rapport à la queue, créant ainsi un centre d’inertie. C’est ça le secret. Après tous les efforts déployés, voilà maintenant que je pèse une plume pour l’opérateur de la grue, Jeff Landry, qui peut me déplacer à sa guise, comme un enfant fait voler sa figurine de superman.

Perché confortablement là-haut, je pensais à ce que me racontait mon collègue Christian Fleury au sujet du grutier qu’il a eu la chance de photographier pour le compte de Canderel au sommet de la Aura, cette tour résidentielle à Toronto dont la construction s’achève et qui est devenue, l’année dernière, la plus haute du pay. Il faut imaginer ce qu’est la vie d’un grutier surplombant l’étendue du chantier, un chantier qui sans lui, disait-il, demeure paralysé. Du haut des airs, le grutier partage le ciel avec quelques collègues privilégiés, dont il connaît le petit nom, et qui sont disséminés sur les chantiers des alentours dans une ville qui à cette altitude ressemble à une maquette. Ce point de vue sur le territoire urbain donne à ces hommes un sentiment de puissance : pour eux, la société est faite par des hommes-fourmis. J’ai eu l’espace d’un après-midi la même impression. Inversement, que ce soit sur un chantier ou sur un plateau de tournage, il faut imaginer les travailleurs sur le plancher des vache qui passent leur journée à regarder dans les airs chacun des mouvements de la grue aux bouts desquels ils accueillent les matériaux en douceur. Tout ça est d’une harmonie extraordinaire.

Christian et moi avions abordé ce sujet lorsque je lui ai parlé du documentaire sur lequel je planche et qui concerne la révolte des travailleurs en 1972 à Sept-Îles. Je ressens une certaine affinité avec ces gars : étant moi-même un passionné de la technique, je les ai en haute estime. L’un des protagonistes de mon film est d’ailleurs grutier. Cette discussion m’a fait comprendre que pour bien cerner mon sujet, il serait impératif de voir cet artiste de la grue et héros oublié de la grève à l’oeuvre sur un chantier.

La
fiction
du réel

Blogue de David Simard 05|10|2021 Location d’équipements vidéo à Montréal12|05|2020 Les protagonistes de Vieillir ensemble06|05|2020 Vieillir ensemble