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David Simard, Documentariste David Simard, Documentariste
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Sans peau

« Le serpent qui ne
peut changer de
peau, meurt. Il en va
de même des esprits
que l'on empêche de
changer d'opinion :
ils cessent d'être
esprit. »

Nietzsche, Aurore
01|12|2019 Écrit par
David Simard

Au crépuscule des hivers, le serpent perd sa peau devenue trop étroite. Il se frotte contre l’écorce d’un arbre pour s’extirper de son écaille asséchée, et une nouvelle enveloppe protectrice prend forme sur ses courbes délicates. Alors l’invertébré peut reprendre la chasse sans craindre ses ennemis. Ainsi en est-il des travailleurs autonomes, qui doivent périodiquement changer de peau pour survivre dans un monde en constant bouleversement.

Je me suis lancé, fin 2016, dans cette grande aventure qu’aucun pigiste ne peut aujourd’hui éviter : se forger une image de marque. Ça consiste à exacerber notre différence esthétique tout en la simplifiant à outrance de manière à ce qu’elle devienne inoubliable. Ainsi se met-on soi-même en marché jusqu’à ce qu’on obtienne le privilège d’exister socialement. C’est dans le produit lui-même que la personnalité publique se réalise. Celui dont le nom n’est pas aussi une redirection DNS n’existe pas, et celui dont l’image n’est qu’une duplication automatisée des autres n’existe que parmi les robots.

Si, autrefois, un tel besoin de renouveau était l’apanage des grandes entreprises de calibre international, qui déployait ainsi aux yeux du public une humanité et un prestige imperceptible dans l’ostentatoire consommation de leur produit, construire une image est aujourd’hui devenue une chose fort prosaïque. Toute la magie de la publicité s’en est allée pour de bon, et avec elle des millions de peaux sèches qui encombrent les horizons utopiques.

En dépit de mes mauvais sentiments à l’égard des pratiques d’esthétisation du moi dans le monde capitaliste, j’ai eu beaucoup de plaisir à me transformer en chose. Pour la première fois de ma vie, j’ai été en mesure d’engager des experts qui n’en avaient rien à foutre de mon identité véritable, bien qu’ils devaient construire sur elle, à partir d’elle, un peu comme la peau du serpent qui doit toujours prendre forme sur la même carcasse.

Une image de marque est une création qui, selon moi, n’appartient pas à son propriétaire : elle est plutôt un produit dûment structuré par le social, un ouvrage collectif et encadré par le conformisme inhérent à ceux dont la position d’avant-garde donne accès, même modestement, aux moyens modernes de production. J’embrasse ce monde d’interdépendance entre les producteurs dans lequel, il est vrai, nous évoluons plus facilement que ceux et celles, nombreuses, à qui le développement de la technique ne procure aucune joie, et au contraire intensifie leur sentiment d’aliénation dans un monde où ils sont dépourvus d’un savoir-faire si essentiel.

En 2004, j’ai participé à un débat philosophique au bar en face du Cégep du Vieux pour satisfaire mon appétit de provocation. Qu’est-ce que le bonheur, se demandait la jeunesse réunie en ce lieu. Alors que je défendais les thèses de ceux qui m’inspiraient à cette époque, lesquels, vous devinerez, ne voyaient aucun avenir radieux sans révolution, obtenant avec un certain succès avec mon savant radotage, un homologue, contradicteur, parlait, lui, de son plaisir à parfaire jour après jour le beurrage de sa toast de beurre de peanut. Défendant aujourd’hui le plaisir que me procure un exercice comme la création d’une image de marque, je ne peux que me sentir honteux de tartiner ainsi ma toast devant vous.

Toujours est-il que ma designer Jeanne Ayotte et mon programmeur Mathieu Lajeunesse m’ont créé une nouvelle peau que j’enfile en me dandinant devant vous. Cet article qui devait tourner autour de cette histoire aura pris 400 mots avant de commencer, ce qui en dit long sur mon rapport à l’image. Le serpent change de peaux plusieurs fois par année, mais moi je me contenterai d’une fois aux quatres ans.

D’abord, il fallait me trouver un titre. Ce mot qui faussement dit tout. Mais davantage, une aventure, un destin. Eh bang! Documentariste. On passe à autre chose.

Mon premier amour, en fait, fut cette typographie Stencil dénichée par Jeanne et associant mes paroles sur le cinéma documentaire aux contours imparfaits d’une lettre dactylographié. J’entends en la contemplant le vacarme industriel du film La classe ouvrière va au paradis. Nul procédé d’impression ne pouvait mieux matérialiser l’usure dans la lettre elle-même que la bonne vieille sérigraphie la doublant. Chacune de mes cartes est imprimée et coupée à la main : le travail du corps marque la matière de ses défauts intimes, des mouvements imparfaits de l’artisan appliquant avec force l’encre se faufilant dans une fibre tout aussi imparfaite. Tendinite et rêveries s’entremêlent; éclaboussures, grains, puis sueur dans un désordre imprévisible, absorbé par un papier buvard par nature.

Après la création de ma signature sur papier, il fallait affronter le problème autrement plus complexe du site Internet. Première difficulté : cette esthétique dite organique est contraire aux normes de la programmation par objet qui caractérisent l’univers numérique. Cet attachement à la matière brute devait donc parvenir à s’exprimer de manière originale dans cet univers lui étant réfractaire. Il me fallait une matière chaotique qui viendrait déstabiliser la précision de tous ces mouvements programmés jusqu’à l’octo décimal. Il fallait détruire quelque chose, sciemment. D’autant plus que les codecs vidéos H264, qui rendent la lecture fluide, détruisent radicalement l’image à coup d’algorithmes simplifiés. La laideur de cette compression se compare au bon vieux MP3 128 qui dominait Napster, et dont la piètre qualité scandalisait les connaisseurs dès qu’un cuivre retentissait. Le H264 transforme le bruit en artefacts, ce qui ça n’a rien de sexy.

Cela dit, mon amour du grain et du bruit n’a rien à voir avec celui des hipsters qui idéalisent l’analogique sans même connaître le labeur qui lui est inhérent. Il faut, je crois, avoir passé des jours à travailler dans une chambre noire pour comprendre pourquoi il m’horripile : si cet amour était vrai, on compterait juste à Montréal des milliers de chambres noires habitées par ces êtres étranges. Car, ce qui compte en art, ce n’est pas le médium, mais l’effet. Il me fallait donc trouver une forme moderne de grain : le hasard d’une texture non pas physique, mais numérique. Ainsi, j’ai eu l’idée d’implanter des layers déformants la réalité de manière imprévisible sur la presque totalité des pages de mon site. Pour y arriver, il fallait développer une recette, ce que n’importe quel artisan traditionnel sincère respecterait par-delà le médium. Mathieu a généré ce code du hasard. Quelques layers supplémentaires à la manière qu’un peintre autrefois ajoutait un soupçon de rouge sur son bleu azur, le tout alliés à une équation mathématique automatisée, et voilà le retour du grains là où personne ne l’attendait plus.

L’apothéose du processus a été la dernière réunion avec Jeanne à mon studio. Il manquait toujours quelque chose à cette page d’acceuil et ça me chicotait beaucoup. Des mots, sans doute, mais lesquels? 5 minutes de brainstorm ont généré le très beau leitmotiv qu’est La fiction du réel. Pour moi comme pour bien d’autres, dès qu’il y a cadre, il y a fiction. C’est l’écart entre le réel et la fiction qui est le terrain de jeu du documentariste, un espace de liberté qui lui est intime jusqu’à l’achèvement de son travail puis la publication. Le cinéma dans son entièreté est un documentaire, une action menée sur le monde et les images qui obsèdent, où le documentariste oublie un instant ce qu’il savait de ses contemporains, déployant une stratégie au terme de laquelle naît une relation nouvelle dans l’acte cinématographique lui-même. Au fur et à mesure qu’il se construit, le cinéaste est précisément celui qui documente le monde et le cinéma, qui se documente lui-même et, au bout du parcours, qui document le spectateur aussi. La fiction du réel est cette praxis qui consiste à produire de nouveaux mythes donnant sens à la vie.

Un chaman de la tribu des Shoshone me suggérerait de souvent me débarrasser de ma vieille peau, de ne pas la conserver trop longtemps et surtout, de ne jamais m’y attacher. C’est là une prescription à laquelle je n’adhère absolument pas. Bien que mon attachement au passé rend ma reptation plus souffrante, je conserve dans mes archives toutes mes peaux sèches. Chaque aménagement de mon espace de travail est l’occasion de ressortir les boîtes contenant mes parures d’hier, de les observer pour ainsi dire sous une lumière nouvelle. J’aime parfois toucher un de ces journaux noir et blanc jaunis auxquels j’ai contribués. J’aime regarder les yeux d’un ami cher aujourd’hui disparu dans la brume et me rappeler en son absence les utopies partagés. J’aime scruter le sourire fugace d’une femme qui m’a porté dans son coeur un court instant. J’aime écouter à nouveau ces discussions captées furtivement au gré de mes expérimentations au cas où celles-ci me révéleraient après tant d’années une vérité aujourd’hui aussi inutile que belle. J’aime réécouter les rush d’un film mort-né en rêvant un jour en faire quelque chose. Toutes ces peaux sont autant de possibilités, d’espoirs, d’occasions ratés, de beauté et d’affrosité qu’on appelle la vie.

Anicet, apiculteur

« Il s'agit de faire
l'expérience de l'abîme
de son existence
et de son ancrage
dans un monde céleste
au-delà de l'horizon. »

H. Gaßner sur le Voyageur
au-dessus de la mer de nuages
29|10|2019 Écrit par
David Simard

26 juillet 2018, 11 heures 28 minutes. Je suis dans le trafic en pleine canicule. Maude Chauvin m’appelle et, fidèle à elle-même, va droit au but :

« On start un nouveau projet. On part à l’aventure tourner un vidéo comme avant, mais mille fois mieux, avec du sublime, un terroir pis un casting de fou. Ça te tente?

– Ben oui!

– Philippe Toupin, ça lui tenterait d’embarquer avec nous? »

Ça tombe bien : il dit jamais non Phil.

Pour ceux qui se le demandent, moi aussi je réponds toujours oui à des demandes pareilles, mais disons qu’avec Maude pis son talent, l’intervalle entre la question et la réponse se mesure généralement en nanosecondes. 

« À qui tu penses comme protagoniste, Maude?

– Anicet Desrochers, tu le connais?

– Non, je vais faire mes recherches. »

Je raccroche. Je pitonne un peu, tombe sur le site des Miels d’Anicet et découvre une première fois l’homme qui est éleveur d’abeilles, un métier à rendre jaloux n’importe qui. Je rappelle Maude aussitôt.

« Maaaaude! On prend tout de suite rendez-vous avec ce demi-dieu s’il te plaît! »

Dans la vie, il y a des gens qui ont un nom qui marque, un nom qui rappelle l’histoire avec un grand H. Anicet, comme dans le premier roman d’Aragon? Est-ce un hommage de son père à l’avant-garde? Ou est-il poète, ou philosophe? Son fils veut-il partir en Afrique et devenir marchand d’armes? Anicet, dit l’invincible dans l’temps de Périclès.

28 août 2018, 18 heures. Départ vers Mont-Laurier où on dort à l’hôtel.

29 août 2018. 4 heures et demi. C’est le grand jour. Nous parcourons en pleine noirceur les routes vallonnées des Hautes-Laurentides vers notre destination. L’atmosphère est étrange. Seuls sur la route, les yeux encore bouffis de sommeil, on regarde les nuages de brouillard qui s’étiolent en basse altitude comme dans les films d’horreur. Notre objectif? Tourner le plus beau des paysages où butinent les abeilles pendant qu’Anicet dort encore. Arrivés sur place, nous constatons que c’est the spot.

Pour ceux qui ne le savent pas, Maude attire le soleil. C’est de notoriété publique et elle aime bien le rappeler. Or, ce matin-là, elle attire un nouvel ami : un épais brouillard. Le genre qui prolonge l’aube de deux heures et qui rend impossible de discerner l’horizon. Je ne le savais pas encore, mais cette brume matinale allait devenir un personnage récurrent de notre projet. Dans mon imaginaire, la brume représente l’allégorie par excellence du romantisme, comme dans ce fameux tableau de Caspar David Friedrich intitulé Le voyageur contemplant une mer de nuages. Un aristocrate seul au sommet d’une montagne regarde au loin une mer de nuages d’où émergent d’autres sommets encore plus hauts et d’apparence inatteignables.

Je m’égare. Faque on regarde Phil Toupin courir dans les champs avec la caméra filmer la sublime vallée pleine de verges d’or fleuries pendant que l’assistant-caméra essaye tant bien que mal de faire le focus. Des fois, mais rarement, on indique à Phil de quel côté viser, sachant très bien qu’il n’écoute jamais.

8 heures 15 minutes. Après la magie de l’heure dorée, on arrête à Ferme-Neuve prendre un déjeuner graisseux bien mérité.

9 heures. Direction la miellerie pour notre rendez-vous avec notre protagoniste. On doit l’attendre à son restaurant qui borde la miellerie.

9 heures 15 minutes. Un employé dressant les tables nous prévient que ce n’est pas gagné d’avance avec Anicet. Le gars, semble-t-il, n’est pas toujours motivé quand les médias lui proposent de faire des pitreries devant les caméras. Mais ça m’inquiète pas : il va tout de suite comprendre qu’on a rien à voir avec les médias.

9 heures 20 minutes. Je regarde le magnifique décor autour du restaurant. Le soleil est bien haut dans le ciel et découpe les ombres au couteau. À cet instant, Anicet arrive en pick-up à toute vitesse, sort du véhicule aussitôt stationné, puis referme la portière avec une désinvolture inimitable. Un autre camion plus gros arrive derrière le sien. Dans la caisse arrière de celui-ci s’entassent près d’une centaine de ruchers autour desquels gravitent des milliers d’abeilles. La scène est tout à fait spectaculaire.

Anicet est très heureux de revoir Maude, dont il gardait un excellent souvenir. On lui présente le reste de l’équipe, mais Anicet a tout au plus une minute d’attention à nous accorder; ses butineuses l’attendent.

On le suit jusqu’à la grosse camionnette. Il s’accote près des ruchers comme si de rien n’était, tandis que les abeilles volent et bourdonnent autour de lui par centaines. Nous ne sommes pas à l’aise de l’approcher. Anicet reste là, immobile : il se sent chez lui auprès de la colonie. Sans surprise, sa biographie nous apprend qu’il est « né dans une ruche ».

L’essentiel de ce projet a donc été tourné cette journée-là. Les astres étaient alignés, Maude était là. Et quelques mois plus tard, on sortait une superbe vidéo. Juste du beau. Madore Production l’a fait spinner en masse dans les agences, et elle n’a laissé personne indifférent.

Sauf que Phil et moi, on en voulait beaucoup plus. Anicet lui même nous avait invité, un peu à la blague pour nous tester, à le suivre dans ses milles et une aventures à travers le monde pour sauver les abeilles de l’extinction. On ambitionnait de tourner ce documentaire, mais avant, il fallait produire une sorte de bande-annonce à partir des images de la vidéo publicitaire précédente afin de trouver le financement. Et de toute façon, il nous fallait plus de temps pour nous apprivoiser la bête.

Et on l’a pris, ce temps. Pour y arriver, on a eu de longues discussions et fait plusieurs séances de brainstorming ensemble. Notre projet a bénéficié du travail acharné de Chloé, la monteuse, et, encore une fois, de l’expertise en postproduction de Phil. Perfectionnistes dans l’âme, on a même dû faire l’entrevue avec Anicet une deuxième fois pour que son témoignage soit  plus brut et intime, comme dans notre vision.

D’ailleurs, si j’avais un conseil à donner à toute personne qui aimerait faire comme nous : ne buvez pas avec le protagoniste avant l’enregistrement de sa voix! À moins, disons, que vous tourniez votre Herzog à vous (ce qu’on a bien l’intention de faire un jour, mais chaque chose en son temps).

Anicet, apiculteur, ce n’est pas simplement la capsule que je vous présente aujourd’hui, mais bien un projet ambitieux que je souhaite produire moi-même, sans le concours d’un diffuseur. C’est un vrai projet d’art sans compromis, ancré dans le réel et mû par le désir d’une liberté cinématographique totale. Ce projet constitue ainsi le fruit mûr de l’arbre que nous avons planté il y a maintenant une décennie, Maude et moi, en imaginant ce concept de Terroir.

En guise de conclusion, j’aimerais vous donner une idée juste et claire de la suite. Je vous partage donc un extrait de ma demande de subvention au Conseil des arts du Canada : 

Inspiré par le film Jiro Dreams of Sushis de David Gelb, le présent projet se veut à la fois une continuation et un dépassement de l’esthétique proposée par celui-ci. Le succès de ce film, qui a donné naissance à la très populaire série Chef’s Table, repose sur son esthétique publicitaire dissimulée sous une forme documentaire. David Gelb a repoussé les limites du film documentaire pour atteindre la féérie des plus grandes productions hollywoodiennes. Esthétisant à outrance le travail des meilleurs cuisiniers du monde et documentant leurs techniques durement acquises pour transformer les fruits de la nature en plats sublimes, David Gelb a fait d’eux de véritables héros modernes. Tant les experts que les néophytes de la cuisine salivent devant son univers de super ouvriers qui passent 16 heures par jour à parfaire leur technique. Par la perfection de son cinéma, David Gelb a été reconnu par les ouvriers comme étant lui-même un « artisan », en plus de rendre inopérante la distinction traditionnelle entre art et artisanat.

Mais mon projet se distingue de celui de Gelb en ce qu’il prend à revers le discours apologétique de la gastronomie bourgeoise, délaissant la sphère de la consommation ostentatoire et se tournant vers les artisans qui travaillent dans l’ombre pour extirper de la nature brute des délices qui se passent d’artifices. Se débrouillant sans grands moyens dans des milieux isolés, les artisans de la terre sont pour moi de véritables bâtisseurs, non pas des consommateurs de l’éphémère.

Le bande-annonce déposée en annexe à la présente demande de subvention est sa pièce maîtresse. Tournée en un temps record, cette vidéo de quatre minutes vous présente de manière performative l’orientation du projet, démontre sa faisabilité et, surtout, le potentiel d’Anicet Desrochers à incarner la figure d’une lutte héroïque pour la suite du monde.

Making-of de
Ville-Marie

« Être actrice,
c’est la sublimation
de la féminité. »

Monica Bellucci
13|09|2017 Écrit par
David Simard

J’ai réalisé pour Max Film le making-of du film Ville-Marie. Mon mandat consistait aussi à produire de courtes capsules pour faire la promotion du film sur Internet, dont certaines sont désormais en ligne.

https://www.facebook.com/VilleMarieLeFilm

Aux origines du film, il y a un scénario finement écrit, très littéraire, qui a immédiatement séduit Monica Belluci lorsque Guy Édouin a pris le pari fou de le lui envoyer. C’est avec ce même projet de long métrage que le réalisateur a été sélectionné par le Festival de Cannes pour prendre part en 2014 à l’Atelier de cinéfondaction qui favorise les rencontres entre jeunes cinéastes et producteurs.

Dans ce film, le travail de nuit en ambulance et à l’hôpital occupe une grande place. En fait, comme le scénario de Ville-Marie est presque exclusivement nocturne, le tournage l’était également, ce qui créait une situation particulière. Pour représenter ce travail de nuit, les travailleurs sur le plateau devaient eux-mêmes imposer ce rythme à leur corps et en expérimenter les effets : sentiments d’isolement, difficultés à manger, bourdonnements, sensation d’irréalité et de ralenti.

Cette expérience du travail de nuit bien sûr était partielle et somme toute stimulante, tandis que dans le réseau de la santé elle demande de grandes forces d’adaptation sur le long terme. Ayant moi-même travaillé dans les cuisines d’un CHSLD de nombreuses années, il va sans dire que je suis très sensible aux conditions de travail dans ce milieu. Pour dire vrai, elles me révoltent. Même après avoir quitté ce job, j’ai continué de connaître à travers l’expérience de ma copine infirmière les ravages des coupures et réorganisations dans ce milieu où, comme on le sait, ce sont en majorité des femmes qui travaillent, portant le système à bout de bras comme le personnage de Pascale Bussières dans Ville-Marie qui accumule les temps supplémentaires et semble presque habiter l’hôpital.

Cette vie sur les feux roulants à laquelle les travailleuses du réseau de la santé s’adaptent tant bien que mal, Monica la partage à sa manière. Être actrice de calibre internationale et mère n’est pas évident. Elle a dû justifier plus d’une fois la présence sur les plateaux de tournage de ses enfants qui la réclamaient d’un océan à l’autre. Bien que les conditions d’existence de Monica n’aient rien à voir avec celles des travailleuses ordinaires, elle m’a surpris en soulignant à grands traits lors de son entrevue l’importance de la lutte politique des femmes pour qui tout reste à faire. Cela est quant à moi la meilleure manière de rendre hommage au film de Guy Édoin dont l’épicentre est le mélodrame d’une mère voyant son enfant chéri chercher désespérément son père absent. Monica était de mon avis pour dire que c’est « la sensibilité de Guy Édoin à la souffrance des femmes » qui rend son cinéma singulier.

Je remercie au passage mon équipe, Johann Baron-Lanteigne à la deuxième caméra, Christopher Langston au montage et Pierre Luc Junet au son.

Charbonneau
n’est pas mort

« Les chicanes
entre la CSN et le FTQ,
c'était un poison. »

Yvon Charbonneau
23|04|2016 Écrit par
David Simard

Yvon Charbonneau est mort hier. Je n’ai de lui qu’un souvenir heureux. C’était l’année dernière, à son domicile. Dans le cadre de notre travail documentaire, Pierre Luc Junet et moi étions allés à sa rencontre pour recueillir une première fois son témoignage. Notre film, pour rappel, porte sur le mythique Front commun de 1972 et plus particulièrement sur l’épisode septilien lors duquel les travailleurs du privé et du public ont pris ensemble le contrôle de la ville pour quelques heures.

Avant de sortir les caméras, habituellement, Pierre Luc et moi procédons avec les protagonistes à un entretien préliminaire. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais ce jour-là, nous nous étions mis en tête de capter tout de suite une entrevue filmée avec Yvon. J’imagine qu’en plus de la conviction que cette entrevue était essentielle à notre projet, nous nous étions dit qu’un personnage de cette trempe n’avait aucune crainte des caméras. Quoique, il a quand même voulu prendre ses renseignements sur nous. Règle générale, les syndicalistes refusent les entrevues par peur qu’elles ne soient utilisées contre eux, mais les chefs, eux, ne craignent rien. C’est leur privilège après tout, la parole, alors que leurs soldats sont au front. Quoi qu’il en soit, Yvon, après avoir lu la lettre que nous avions adressée quelques semaines plus tôt à un collègue cinéaste qui réalise un film sur le même sujet, a accepté l’entretien. « D’accord. Je vois quel genre d’hommes vous êtes. »

On a parlé de tout. Petite enfance à Mont-Saint-Michel. Papa et maman. Révolution tranquille. 1972. Front commun. Chicanes intersyndicales. Prison. Laberge et Pépin. Révolte ouvrière. Violence de classes. Nationalisme, social-démocratie et Parti Québécois. Syndicalisme de concertation. Parizeau.

Si notre empressement à filmer ce jour-là s’avère aujourd’hui avoir été le meilleur – et le plus obscur – instinct qui soit, jamais il ne nous était venu à l’esprit que Yvon pouvait s’éteindre du jour au lendemain; jamais nous n’avions envisagé une fin si abrupte. Quelle naïveté. Ses fesses bien calées au chaud sur la culture, le jeune documentariste expérimente la vie lentement, et il projette à tort ce rythme sur son sujet, ses sujets. Pourtant la mort guette l’histoire qu’il souhaite raconter. Et cette histoire, qu’il cherche à écrire à rebrousse-poil, n’est disséminée nulle part ailleurs que dans les mémoires individuelles des âmes perdantes qui s’ouvrent à lui.

Le documentariste devrait vivre chaque jour dans la peur de voir une parcelle de l’histoire disparaître. Ceux et celles qui portent leur regard vers le passé côtoient la mort, ou du moins l’idée de la mort, car elle terrorise tous ces hommes et toutes ces femmes qui autrefois espéraient changer la vie. Après quelques soubresauts, tout le monde doit l’affronter. Un sentiment d’urgence accompagne partout le documentariste qui lutte contre une société maladivement oublieuse, oublieuse même de la mort qui huile son mécanisme de production. Il y a impossibilité à penser le présent sans faire appel à un passé déjà contrefait par la mémoire ou le texte et c’est là, paradoxalement, le seul chemin pour échapper à la dictature du présent que de trafiquer à nouveau l’histoire.

Yvon ne regrettait rien. Il avait fait le bilan de sa vie. Il avait vécu jusqu’au bout la désillusion de 1982, quand Lévesque avait divisé le Front commun en deux et coupé 30% des salaires des profs de la province qui luttaient après coup seuls contre le gouvernement. Il était aussi amer, connaissant fort bien la fausse solidarité véhiculée à travers toute l’histoire du Front commun. Qu’on l’accuse d’avoir fait le grand écart parce qu’il fut député libéral après son militantisme syndical, c’est faire une double occultation. D’abord, de cette désillusion, de ce divorce entre le nationalisme et la gauche, que des milliers de Québécois ont vécu au cours des dernières décennies; ensuite, occultation du fait que le syndicalisme, en tant qu’institution, est depuis fort longtemps un syndicalisme d’État n’ayant aucune autonomie réelle. Qu’un de ces illustres leaders devienne député ou même ministre est en définitive d’une grande banalité.

Ce texte n’est pas un hommage. Je garde mes distances. Ceci dit, dans le cadre de mon enquête, c’est Yvon qui a eu la réflexion la plus juste sur les événements de 1972, une réflexion qu’il avait adressée de la prison d’Orsainville à nul autre que Paul-Émile Giguère, militant de Sept-Îles bien connu et acteur de la révolte de 1972 : « Quant à l’action locale sur une base intersyndicale, je crois que vous êtes particulièrement bien placés pour tenter ce type d’organisation. Cette fois et à l’avenir, ces actions conjointes [à savoir le Front commun] doivent être commandées par la base à leurs centrales et non pas l’inverse. Ce que nous avons vu est trop fragile. » Qu’un chef admette que la structure du Front commun a été imposée aux membres et qu’il s’agissait là d’une erreur en dit long sur la présente pathologie des militants syndicaux qui s’imaginent avoir le dessus sur le monstre bureaucratique.

Parler avec les mains

« Les USA n'ont pas besoin
de saboter la révolution,
on peut le faire nous-mêmes. »

Fidel Castro
15|10|2015 Écrit par
David Simard

Ici, au Nord, on a perdu l’art du discours. Même le politicien, réputé être un professionnel en la matière, délaisse la langue de bois pour singer l’homme ordinaire et feindre d’appartenir à sa classe. Plus personne ne se laisse convaincre par les paroles et le plus cohérent des discours semble être celui qui se dissout dans l’action, niant aussitôt son importance.

C’est tout le contraire des Havanais. Ça fait pourtant un bail qu’ils ne digèrent plus la rhétorique du Parti, mais ils n’ont pas perdu l’amour des mots et c’est peut-être là leur seul héritage révolutionnaire vivace. L’être cubain, celui qui refuse catégoriquement la politique tout en maîtrisant à la perfection sa technique, est la manifestation la plus aboutie de ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la postmodernité. Il est l’avant-garde du désenchantement, la fin d’une utopie matérialisée, car pour lui, toute action représente un danger de mort. Ne lui reste donc que les mots.

Être éloquent est pour les Cubains une question de survie. Autour des hôtels, les débrouillards fouinent à la recherche de la moindre information. Les dollars, ils sont dans les poches des touristes, et pour leur plaire à ces touristes – que dis-je, pour les hypnotiser – ils n’ont que des mots sur lesquels dansent leurs mains. Le Cubain en quête d’un sou fait de la musique et multiplie les syncopes en alternant les moments forts entre sa voix et ses gestes.

Quand les Cubains me parlent avec les mains, j’ai l’impression de les comprendre; les gestes qui ponctuent la parole en sont la portion universelle. Les mains donnent du relief aux personnages, illustrent leurs extravagances. Elles aèrent, pour ainsi dire, l’architecture imparfaite des phrases.

C’est l’expression d’une culture ancestrale emprisonnée sur l’île, une image d’un passé qui ne veut pas disparaître, qui ne peut pas disparaître.

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En haut

« Mythologie
pour les insectes »

Martin Arriola,
En Haut
17|09|2015 Écrit par
David Simard

Pour la première fois, j’ai expérimenté le maniement de la caméra au sommet d’une grue, en plein coeur de la fin d’août caniculaire. C’était pour le compte de Martin Arriola. Il prépare en ce moment la sortie de son EP « En Haut » prévu le 20 octobre prochain au Verre Bouteille. Je suis très heureux de vous présenter le vidéoclip de sa chanson thème, une chanson pour faire planer les esprits.

Le cinéma a toujours été un astucieux mélange entre corps et esprit. Le deuxième plan du vidéoclip, ce mouvement de la grue vers les cieux longuement réfléchi en scénarisation, témoigne de cet équilibre. Il aura fallu installer patiemment une grue de 35 pieds, morceau par morceau, pour atteindre ce niveau de précision. Heureusement que j’avais sollicité l’aide de mon frère sans qui l’équipe de tournage aurait mis un temps fou à accomplir ce tour de force. Laissez-moi vous expliquer la technique : une fois à mon poste, assis à la tête de cet engin, on égalise le poids de celle-ci par rapport à la queue, créant ainsi un centre d’inertie. C’est ça le secret. Après tous les efforts déployés, voilà maintenant que je pèse une plume pour l’opérateur de la grue, Jeff Landry, qui peut me déplacer à sa guise, comme un enfant fait voler sa figurine de superman.

Perché confortablement là-haut, je pensais à ce que me racontait mon collègue Christian Fleury au sujet du grutier qu’il a eu la chance de photographier pour le compte de Canderel au sommet de la Aura, cette tour résidentielle à Toronto dont la construction s’achève et qui est devenue, l’année dernière, la plus haute du pay. Il faut imaginer ce qu’est la vie d’un grutier surplombant l’étendue du chantier, un chantier qui sans lui, disait-il, demeure paralysé. Du haut des airs, le grutier partage le ciel avec quelques collègues privilégiés, dont il connaît le petit nom, et qui sont disséminés sur les chantiers des alentours dans une ville qui à cette altitude ressemble à une maquette. Ce point de vue sur le territoire urbain donne à ces hommes un sentiment de puissance : pour eux, la société est faite par des hommes-fourmis. J’ai eu l’espace d’un après-midi la même impression. Inversement, que ce soit sur un chantier ou sur un plateau de tournage, il faut imaginer les travailleurs sur le plancher des vache qui passent leur journée à regarder dans les airs chacun des mouvements de la grue aux bouts desquels ils accueillent les matériaux en douceur. Tout ça est d’une harmonie extraordinaire.

Christian et moi avions abordé ce sujet lorsque je lui ai parlé du documentaire sur lequel je planche et qui concerne la révolte des travailleurs en 1972 à Sept-Îles. Je ressens une certaine affinité avec ces gars : étant moi-même un passionné de la technique, je les ai en haute estime. L’un des protagonistes de mon film est d’ailleurs grutier. Cette discussion m’a fait comprendre que pour bien cerner mon sujet, il serait impératif de voir cet artiste de la grue et héros oublié de la grève à l’oeuvre sur un chantier.

Location Ronin 2 et Ready Rig GS + ProArm en location à Montréal

« Nous ne devons pas refuser
la culture moderne,
mais nous en emparer,
pour la nier. »

Guy Debord,
Rapport sur la construction des situations
08|07|2014 Écrit par
David Simard

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Lettre à un collègue cinéaste sur la fausse dualité de nos projets et sur les manières d’y remédier

« Always historicize! »

Fredric Jameson
03|07|2014 Écrit par
David Simard

Cher Étienne,

Je t’écris cette lettre car j’aimerais revenir sur l’offre que je t’ai faite il y a de cela quelques semaines. Je me sens obligé de le faire parce que ton père m’a glissé un mot à ce sujet à la toute fin de notre dernière rencontre. Il veut savoir comment nous allons partager le projet. À vrai dire Étienne, je n’ai pas su quoi lui répondre. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil depuis que tu as décliné mon invitation à discuter des termes d’une éventuelle collaboration. En ce qui me concerne, faire cavalier seul n’est pas une solution satisfaisante. Mon but avec cette lettre est de clarifier mon offre et de signaler qu’elle tient toujours.

Le fait que nous voulons réaliser tous les deux un film sur le même sujet exige réflexion sur un éventuel arrangement. Ma proposition, c’était –  et c’est toujours – de s’asseoir pour le trouver. Toute entente repose sur un accord préalable comme quoi nous soutenons moralement les deux projets. Il faut avoir l’assurance qu’aucun des deux réalisateurs n’utilisera son pouvoir contre l’autre. Or, depuis que je t’ai annoncé que je voulais mener moi aussi des entrevues, j’ai l’impression que tu crains de me voir voler ton film. J’ai interprété ainsi la question que m’a posée ton père après ton refus de collaborer. Moi, je m’inquiète des répercussions négatives que pourraient avoir une mésentente ou une dissociation. De cette riche histoire de révolte à Sept-Îles peut jaillir cent films tout aussi différents et socialement nécessaires les uns que les autres. On devrait partir de là. Cette crainte que je vole ton film n’est qu’un aperçu des problèmes que nous devrons surmonter. Il y a aussi celui non négligeable des acteurs qu’il faudra contacter séparément et auxquels nous devrons expliquer cette dualité organisationnelle en même temps que la nature distincte des projets, ce qui ne manquera pas de semer la confusion. Je veux m’assurer que tous les acteurs auront envie de participer aux deux projets indistinctement, voilà ma priorité.

Au départ, tu voulais régler notre problème en partageant l’espace cinématographique d’après la bonne vieille séparation entre fiction et réalité. Ça aurait pu marcher, mais voilà que la forme projetée de mon film rend impossible une telle division du travail : je veux réaliser les deux à la fois, une fiction et un documentaire. Je tire mon inspiration du cinéma direct. Je veux moderniser Pour la suite du monde, faire un film sur la fin d’une (belle) époque qu’on regrette car caractérisée par ses grèves et son goût pour l’utopie. Mon but n’est pas tant de scruter à la loupe la Débâcle de Sept-Îles comme une histoire morte et objective qu’il s’agirait de raconter mais davantage de connaître ses acteurs et de les faire mouvoir dans un espace politique qu’ils recréeraient pour l’occasion. Il ne fait aucun doute que la réminiscence de leurs actions les plus héroïques réanimera aussitôt les débats politiques les plus contemporains et urgents, le tout sans doute agrémenté d’un certain désenchantement qui pèse lourd en ces jours sombres. Voilà quelles sont les prémisses de mon film.

Depuis le début nous sommes d’accord : il est hors de question de coréaliser. Toi et moi tenons trop à notre autonomie en plus d’avoir des visions différentes. Et comme tu le sais, je coréalise déjà mon film avec Pierre-Luc Junet et je travaille avec toute une équipe de production. Cela dit, la coïncidence que représente la récente découverte de nos projets simultanés exprime parfaitement un besoin d’interprétation commun, un peu comme si nous étions l’un pour l’autre des frères. Nous partageons un désir rehaussé par un même sentiment d’urgence de fouiller cette histoire enfouie dans des mémoires ma foi fragiles. Je demeure persuadé que ma quête pour comprendre la société québécoise par l’analyse et la mise en scène de cette insurrection appréhendée sera enrichie par ton travail, et vice-versa.

Il faut donc trouver un terrain d’entente. Le plus important est sans doute d’établir ce que j’appellerais une structure minimale et d’en définir les termes. Cette structure doit assurer notre autonomie de créateur et ne jamais être vue comme une contrainte. Ultimement, dans le meilleur des mondes, on tournerait ensemble des entrevues, on partagerait le matériel et les fruits de la recherche documentaire. Toutes ces options – loin d’être obligatoires – pourraient être étudiées avec soin en fonction des besoins spécifiques de nos projets. Mais je pense surtout à quelques rencontres pour discuter de l’avancement de nos projets question de ne pas se piler sur les pieds, le plus probable étant que nous tournions chacun nos films séparément et qu’en même temps nous nous aidions. Ne pas postuler pour les mêmes subventions en même temps, ne pas rivaliser sur la cueillette d’informations privilégiées, ne pas faire deux fois inutilement ce que nous pourrions partager une fois.

Pour revenir sur la forme de mon film, oui, son processus de production implique de mener des entretiens préliminaires sous forme d’entrevues avec chacun des protagonistes. Il s’agit de les faire coucher sur le divan une première fois. Mais ces entrevues représenteraient une partie superficielle du montage final puisque je veux à tout prix éviter un film documentaire du type talking head. C’est quand je t’ai annoncé mon intention de mener de tels entretiens que nos rapports se sont un brin envenimés. Je t’ai senti sur la défensive. C’est pour éviter un cul-de-sac que je t’ai proposé de mener ces entretiens ensemble en fixant conjointement les règles de leur partage. Je t’ai dit que je me satisferais d’un plan entrevue plus large, que je te laisserais la première caméra car je suis davantage intéressé par les mots que par les images. Je t’ai aussi offert de partager mon équipement, mon temps et mes prises de vue dans leur intégralité. J’ai aussi voulu faire de toi un personnage de mon film, ce qui aurait été une mise en abîme fort intéressante pour différencier nos deux projets sur le plan de la forme. Tout ça n’était que des propositions, des idées que je mettais sur la table pour résoudre notre problème. Je crois que je les ai formulés trop vite et qu’elles ont été mal perçues pour cette raison. L’essentiel, je te le répète, c’est de se rencontrer pour établir une structure minimale assurant qu’on ne se pile pas sur les pieds. La nature de cette structure doit être décidée conjointement et ne doit pas être imposée par l’une ou l’autre des parties. Celle-ci garantira notre liberté de création.

Je dis que tu as été sur la défensive, mais de mon côté aussi j’ai eu des pensées stratégiques. La découverte de ton projet a été de prime abord perçue comme un danger et c’est pareil pour toi face au mien. Qu’on se sente menacé en pareille situation est naturel dans cette société si cruelle qui nous met en compétition. Mais c’est une belle connerie! Ce besoin de propriété sur un sujet historique est une imposture : la révolte de Sept-Îles n’appartient à personne. Sa mémoire, en partie du moins, appartient certes à ses acteurs, mais c’est leur devoir de la transmettre le plus librement possible aux jeunes générations qui en ont été trop longtemps privé.

Je n’ai pas la prétention d’avoir les réponses aux mille questions que suscite une éventuelle collaboration. Or, chose certaine, sans construire un rapport politique égalitaire nous serions en pure compétition : une compétition pour les subventions, les informations et les acteurs et de surcroît, en compétition dans les compétitions. Oui, la tradition du cinéma est hiérarchique et dure. Elle réduit notre autonomie au minimum tellement c’est un art collectif qui nécessite des moyens énormes. Ce constat est encore plus vrai au Québec. Je crois qu’une démarche politique qui nous lierait serait l’occasion parfaite pour briser cette tradition. Il faut pour cela développer une organisation du travail qui soit une réponse positive et nouvelle au défi que représente la production artistique pour des prolétaires sans moyen comme nous qui tendent à se diviser. Notre situation est en ce sens emblématique : nous vivons la compétition de manière beaucoup plus directe qu’à l’habitude. Il y a ici deux projets, deux réalisateurs, deux visions du monde et un même objet à déchiffrer. C’est une opportunité à saisir.

Étant tous les deux des travailleurs nouveau genre, sans syndicat ni protection aucune, ne devrions-nous pas résoudre cette apparence de conflit en scellant notre solidarité, en créant cette organisation manquante à nous et à bien d’autres qui s’acharnent pour exister socialement dans la sphère culturelle, dans cet univers exigu au sein duquel sévit le pire cannibalisme entre les membres de notre classe sociale, tous s’entre-déchirant pour échapper à la misère d’un job abrutissant? Je crois que la collaboration par-delà la logique territoriale, familiale ou corporative représente le défi par excellence de notre époque. Et c’est là l’originalité même de la révolte de Sept-Îles par laquelle des travailleurs de tous les horizons ont jeté par-dessus bord un instant la nomenclature sociale au service d’un universel.

Tu m’as demandé ce que je peux faire pour toi. Beaucoup. Crois-moi. Je suis très généreux et mon travail est avancé. Il n’y a rien de plus ridicule dans la production capitaliste que la perte d’énergie humaine qu’engendre la compétition. Je pense en particulier aux travailleurs du secteur informatique qui refont sans cesse des tâches chiantes parce que leur entreprises n’ont pas les droits d’utilisation sur une technologie, celle-là même que d’autres se sont accaparés en dépossédant leurs employés des fruits de leur ouvrage. Ce travail d’enquête que j’ai déjà fait, je veux te l’offrir. Pour te démontrer ma bonne foi, je rends en même temps disponible à tout le monde que cette lettre les archives que nous avons recueillies jusqu’à maintenant dans le cadre du projet. Voilà déjà une première participation à ce que j’appelle le patrimoine culturel libre. Le but de ma démarche envers toi est de mettre un terme aux conséquences néfastes qu’auraient de mauvais rapports, mais surtout de capitaliser sur nos forces respectives pour tous deux mieux oeuvrer. Briser la morale capitaliste et la supplanter par celle du partage commence aujourd’hui.

Ton père se montre réticent à participer à notre film parce que tu veux toi-même en réaliser un. J’ai perdu espoir de le convaincre bien que je trouve ça dommage. Par-delà la conséquence directe de cette situation sur mon film, à savoir qu’il sera sans doute privé d’un des acteurs les plus remarquables de cette révolte, je m’inquiète davantage de l’effet domino que son refus pourrait produire. Les acteurs doivent quant à moi accepter ou refuser de participer à tel ou tel projet à la lumière des explications données par les réalisateurs et non pas de peur de blesser l’un de leurs camarades les plus chers. Étant donné la nature du sujet éminemment politique, s’il doit y avoir compétition j’espère à tout le moins qu’elle portera sur la qualité du travail de ses producteurs et sur leurs orientations.

Bref, il faut nous faire une raison : ton film verra le jour et le mien aussi. Si je te relance de la sorte, c’est que je tâche d’être à la hauteur des convictions politiques de ces travailleurs qui voulurent prendre le contrôle de leur destin en refusant les règles du jeu. Je veux atteindre un niveau d’excellence tant dans l’art que dans la vie quotidienne et c’est pourquoi je t’interpelle pour rompre avec la tradition du cinéma. Je ne doute pas une seconde que c’est aussi ton désir. Par contre, peut-être doutes-tu du potentiel de notre travail commun. Mes cartes sur table, je te propose qu’on se rencontre prochainement pour tirer les choses au clair et idéalement fonder une structure de partage minimum. Si l’on constate alors qu’il n’y a vraiment rien à faire, la vie suivra son cours, mais au moins, je n’aurai pas à regretter de n’avoir pas essayé, en toute sincérité, de faire du cinéma autrement.

À bientôt j’espère,

David

La
fiction
du réel

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